On dirait le Sud

On dirait le Sud… comme le chantait si bien le « Génois » Nino Ferrer, de son vrai nom Agostino Arturo Maria Ferrari, né à Gênes le 15 août 1934 et décédé le 13 août 1998. Les Arméniens entretiennent depuis des siècles des liens profonds avec le sud de l’Italie. Une histoire ancienne, méconnue, qui mérite pourtant d’être remise en lumière. À la chute de l’Empire romain d’Occident au Ve siècle, des populations arméniennes — notamment issues de l’ancien royaume de Cilicie — suivirent les Byzantins vers la péninsule italienne. Elles y laissèrent de nombreuses traces, souvent oubliées aujourd’hui.

Novembre 2024, île de San Lazzaro à Venise. Le père Kéchichian me raconte son récent voyage à Nardò, dans les Pouilles. Il venait d’y participer à la fête patronale de San Gregorio Armeno. Car un lien ancien unit cette ville à Sourp Krikor Loussavoritch — saint Grégoire l’Illuminateur — l’évangélisateur de l’Arménie et figure fondatrice du premier État chrétien de l’Histoire. Une tradition locale raconte qu’au terrible tremblement de terre du 20 février 1743, qui ravagea Nardò, seule la statue de saint Grégoire resta debout. Selon les témoins de l’époque, le saint aurait tourné sa main vers l’ouest, stoppant miraculeusement les secousses. Depuis, il est considéré comme le protecteur de la ville. Chaque année, Nardò lui rend hommage lors d’une grande fête populaire. La mémoire du séisme y demeure très vivante : les cloches sonnent en souvenir des victimes et les reliques du saint sont portées en procession dans les rues de la ville.



Le culte de saint Grégoire s’est développé entre le VIIIe et le IXe siècle, à l’époque iconoclaste. Son crâne et plusieurs reliques furent alors transférés de Constantinople vers Naples. À Nardò, la tradition rapporte qu’une partie de son avant-bras aurait été apportée par des moines basiliens fuyant les persécutions de Constantin Copronyme. Le lien arménien demeure visible jusque dans l’espace urbain : une rue de Nardò porte encore aujourd’hui le nom de « Via San Gregorio Armeno ». Mais les traces arméniennes dans les Pouilles ne s’arrêtent pas là. À Bari se trouve également une église dédiée à saint Grégoire. La ville abrite aussi la tombe du poète arménien Hrand Nazariantz, mort en 1960, qui joua un rôle important dans l’accueil des réfugiés arméniens fuyant les persécutions ottomanes après 1915.


Plus au sud encore, à Tarente, l’église Sant’Andrea degli Armeni témoigne elle aussi de cette présence ancienne. Édifiée au XIVe siècle puis reconstruite en 1573, elle se dresse sur la Piazza Monte Oliveto, dans la vieille ville. La présence d’une communauté arménienne à Tarente remonterait au XIe siècle, dans le sillage des Byzantins.

Et le voyage continue vers la région de la Basilicate.


À Matera — cette « deuxième Jérusalem » selon beaucoup — le lien arménien réapparaît avec l’église rupestre Santa Maria de Armenis, dont certaines sources font remonter l’existence à 1093. Elle aurait été fondée par des communautés arméniennes installées dans la région dès cette époque. Matera, l’une des plus anciennes villes habitées au monde, célèbre pour ses Sassi [Ndlr. ensemble de maisons, d’églises, de monastères et d’ermitages construits dans les grottes naturelles de la Murgia], classés au patrimoine mondial de l’UNESCO, a également servi de décor à plusieurs chefs-d’œuvre du cinéma, notamment L’Évangile selon saint Matthieu de Pier Paolo Pasolini et La Passion du Christ de Mel Gibson. Toujours dans la Basilicate, à Forenza, on retrouve l’église Santa Maria degli Armeni, dont les premières traces documentaires remontent à 1196.

Enfin, impossible d’évoquer cette région sans mentionner Maratea, lieu de sépulture de SaintBlaise de Sébaste — Sourp Vlas en arménien — médecin et évêque martyrisé en 316 sous l’empereur Licinius. Né à Sébaste, l’actuelle Sivas en Turquie, il demeure l’un des saints les plus vénérés de la tradition chrétienne orientale.

Ainsi, du Salento au Basilicate, les pierres, les églises et les traditions populaires racontent encore aujourd’hui cette présence arménienne pluriséculaire dans le sud de l’Italie, discrète, souvent méconnue, mais profondément enracinée.

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