A l’approche des élections en Arménie Entre Bruxelles et Moscou, la bataille d’influence fait rage

Par Varoujan MARDIKIAN

L’Union européenne (UE) va envoyer prochainement une équipe d’intervention rapide, à la demande d’Erévan, pour contrer les “ menaces hybrides ” en provenance de Russie. De son côté, Moscou accuse Bruxelles de dupliquer le “ scénario moldave ” en Arménie et prépare sa contre-offensive en amont des élections.

Kaja Kallas, la haute représentante de l’UE pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité, a confirmé le 16 mars que l’UE, à la demande des autorités d’Erévan, va déployer une équipe d’intervention rapide en Arménie, avant les législatives du 7 juin, pour contrer les ingérences étrangères dans le processus électoral. “ Le soutien à la résilience de la démocratie dans la région demeure d’une importance capitale, a-t-elle déclaré. Nous ne laisserons pas l’Arménie seule face aux ingérences extérieures. Les démocraties sous pression peuvent compter sur l’Europe. ”
L’équipe d’intervention rapide, qui sera composée de 9 à 14 experts, devrait arriver fin mars - début avril en Arménie, où elle mènera une mission d’une durée de dix à quinze jours. Elle conseillera le cabinet du Premier ministre et le Conseil de sécurité sur “ les plans de gestion de crise ” et apportera son soutien à “ l’élaboration de futurs protocoles de gestion de crise, notamment en matière de cybersécurité ”. La Commission électorale centrale, le ministère de l’Intérieur et l’administration fiscale figureront également parmi les bénéficiaires de cette aide. Le document officiel de l’UE portant sur cette assistance précise que la mission d’évaluation organisée en janvier a “ permis de mieux cerner les vulnérabilités du pays face aux menaces hybrides ”.
Comme on pouvait s’y attendre, l’initiative de l’UE a été mal accueillie par l’opposition arménienne. Celle-ci craint que sous prétexte de contrer les “ menaces hybrides ”, Nikol Pachinian tente d’obtenir un chèque en blanc de l’UE pour remporter les élections par la fraude et autres manœuvres illicites. “ C’est une véritable honte. Il est difficile de trouver un exemple plus flagrant d’ingérence dans les affaires politiques intérieures de l’Arménie que ce que fait l’UE, a déclaré Kegham Manoukian, député FRA de l’alliance Hayastan, le 25 février. Le gouvernement [arménien] va devenir encore plus arrogant et il bafouera les lois avec encore plus d’impunité, certain de ne pas être condamné ni critiqué par une quelconque organisation internationale. ” Le vice-ministre de la Justice, Tigrane Dadunts, lui a répondu que le gouvernement arménien ne cherchait pas l’aide de l’UE pour remporter les élections, mais simplement pour en assurer le bon déroulement. 
L’ombre de la Russie plane sur cette affaire. L’UE avait annoncé en décembre dernier qu’elle s’apprêtait à allouer 12 millions d’euros à l’Arménie pour l’aider à “ lutter contre la désinformation russe ”. Moscou, de son côté, y voit les prémices de la répétition du “ scénario moldave ”, sachant que l’UE avait dépêché une mission similaire en Moldavie lors des élections législatives de septembre 2025. Deux partis d’opposition jugés pro-russes avaient été empêchés de participer au scrutin, remporté par le gouvernement pro-occidental. Les autorités moldaves auraient également bloqué des sites internet russes ou pro-russes accusés de diffuser de la désinformation relative aux élections.
“ Comme le montre l’expérience vécue dans d’autres pays, a souligné Maria Zakharova, la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, le 4 mars dernier, l’implication active et profonde d’experts de l’UE durant la période préélectorale, ainsi que dans le contexte d’un éventuel référendum constitutionnel, ne renforcera guère la souveraineté de l’Arménie. Au contraire, elle aura l’effet inverse. ” Faisant mine de jouer le jeu, elle a indiqué que Moscou “ a pris note de la déclaration du ministère arménien de la Justice, selon laquelle les travaux des spécialistes invités de l’UE ne seraient pas dirigés contre la Russie ”. Et d’ajouter : “ Dès lors, si la partie arménienne nous le demande, nous nous tiendrons prêts à dépêcher rapidement une équipe chargée d’une mission similaire. ”

La contre-offensive russe


Mais Erévan ne prendra pas Moscou au mot. Les autorités arméniennes ont affirmé le 10 mars, sur la base d’un rapport des Renseignements extérieurs, que les services de sécurité d’un Etat étranger [ndlr : la Russie] exerçaient des pressions sur des hommes d’affaires arméniens afin qu’ils soutiennent les forces d’opposition lors des législatives du 7 juin en Arménie. Lors d’un déplacement de campagne, le 7 mars à Gumri, Nikol Pachinian a lui-même évoqué des rumeurs selon lesquelles “ on amènerait des gens de Russie ” pour les faire voter en faveur de l’opposition. “ Qu’ils les fassent venir, a-t-il renchéri, goguenard, car 84,5 % de ceux qui viendront, d’après les sondages que nous avons effectués sur place, voteront pour nous ! ”


Ces accusations allaient être relayées le 11 mars par Daniel Ioannissian, membre de l’ONG L’Observateur indépendant, qui surveillera le déroulement des élections du 7 juin, et coordonnateur des programmes de l’Union des citoyens informés d’Arménie. Dans un entretien accordé à azatutyun.am, il reprend à son compte le contenu du rapport des Renseignements extérieurs d’Arménie qui accuse le FSB (les Renseignements russes chargés de la sécurité intérieure) de faire pression sur les hommes d’affaires arméniens, dans l’objectif d’organiser le déplacement d’environ 80 000 électeurs arméniens de Russie en Arménie, en assumant leurs frais de transport et en leur promettant un pot-de-vin électoral de 100 000 roubles (1 000 euros).

Il indique que certains hommes d’affaires arméniens ayant subi ces pressions ont contacté L’Observateur indépendant pour l’informer de la mise en œuvre des opérations. “ Comme il est impossible pour un nombre de personnes aussi important de franchir la frontière, que ce soit par voie aérienne ou terrestre, en un laps de temps aussi court, l’opération doit s’étaler sur deux à trois semaines ”, précise Daniel Ioannissian, qui révèle que “ tous les bus pour fin mai - début juin en Arménie sont déjà mobilisés pour transporter les électeurs, les accueillir, les accompagner et les ramener ”.

Quel but la Russie poursuit-elle ? “ D’après nos informations, la Russie œuvre à la victoire d’une force spécifique. Nous publierons les preuves dès que nous les aurons. ” Pourquoi Moscou passe-t-il aujourd’hui à l’offensive ? Depuis 2021, l’Arménie a pris ses distances dans nombre de domaines importants : “ la ratification par l’Arménie du Statut de Rome, les discussions avec l’Occident sur la question de l’énergie nucléaire, la fin du monopole russe sur le blé et l’ouverture de discussions, à présent, au sujet de la fin de la concession russe sur les chemins de fer arméniens. ” Au final, la Russie “ constate qu’elle perd progressivement ses leviers d’influence, et cela – doux euphémisme – ne la satisfait pas ”. 


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