De la résolution à la gestion : le Groupe de Minsk piégé par la géopolitique
Le constat est sévère : le Groupe de Minsk a préservé le cessez-le-feu près de 26 ans sans produire d’accord final. Pour Balian, ce glissement vers la gestion du conflit tient d’abord aux contradictions géopolitiques des coprésidents. Dans les années 1990 et au début des années 2000, le dossier du Karabagh est l’un des rares terrains où Russie et Occident coopèrent relativement bien. Mais la phase unipolaire se dissipe ; les rivalités grandissent ; Ukraine et Syrie deviennent des priorités supérieures et vampirisent l’attention.
Dans cette reconfiguration, le Karabagh cesse d’être central pour Washington et Paris. Balian souligne une autre hiérarchie : l’importance croissante des hydrocarbures azerbaïdjanais, et le projet de réduction de la dépendance européenne au gaz russe. L’Azerbaïdjan se repositionne aussi comme hub de connectivité (Est-Ouest, puis Nord-Sud). Résultat : les intérêts économiques et stratégiques, combinés à la structure consensuelle de l’OSCE (qui empêche l’imposition d’une solution), réduisent l’incitation à pousser une médiation plus ferme.
Dans ce cadre, les Principes de Madrid (2007) et la variante de Kazan (2011) apparaissent comme les dernières contributions substantielles. Après 2014–2015, la Russie n’a plus, dit-il, la “ bande passante ” pour autre chose que l’Ukraine. L’architecture reste en place, mais la capacité à résoudre s’érode : la machine diplomatique entretient le statu quo plus qu’elle ne le transforme.
L’illusion du statu quo : l’avertissement
de Libaridian, confirmé par 2020–2023
Balian reprend une formule de l’historien et ancien diplomate Gérard Libaridian qui devient, à ses yeux, un diagnostic tragiquement vérifié : “ L’Azerbaïdjan peut se permettre de perdre une guerre ; l’Arménie ne le peut pas ”. L’idée est simple : Bakou a une profondeur stratégique, des ressources, du temps ; Erevan, lui, ne peut pas perdre une seule fois sans compromettre durablement sa capacité de retour.
À partir de là, Balian pointe une double faute : l’Arménie et la RHK se sont appuyées sur le statu quo issu de 1994 sans renforcer l’alternative au compromis — tandis que l’Azerbaïdjan préparait la guerre pendant deux décennies. L’asymétrie est territoriale, militaire, mais aussi temporelle : la stratégie azerbaïdjanaise s’améliore, l’arménienne s’endort.
La charge la plus directe vise les années 2018–2020 : à l’automne 2020, estime-t-il, le Premier ministre Nikol Pachinian, aurait dû savoir que Bakou visait une solution militaire. Or, au lieu d’une extrême prudence — renforcer les alliances, corriger l’asymétrie, réduire les provocations —, l’Arménie s’enferme, selon lui, dans une rhétorique durcie. La formule “ nouvelles guerres pour de nouveaux territoires ” marque un seuil. Même l’intervieweur de la BBC, Steven Sackur, s’en étonne : “ Vous dites être un homme de paix, mais vous sonnez comme un homme de guerre ”. Balian ajoute un autre élément : les références imprudentes au traité de Sèvres, qui auraient inutilement provoqué la Turquie, fournissant à l’Azerbaïdjan et à Ankara un casus belli.
Son jugement est net. A l’évidence, l’Arménie a commis des erreurs stratégiques fondamentales en misant sur le statu quo, en ne se préparant pas à la guerre à venir et en adoptant, dans la période décisive, un comportement “ erratique, maladroit et provocateur ”.











