Karabagh : autopsie d’un échec diplomatique - Hraïr Balian et les « occasions manquées » d’une paix possible.

Par Tigrane YEGAVIAN

Figure reconnue de la diplomatie discrète et de la médiation internationale, Hraïr Balian appartient à cette génération d’experts issus de la Diaspora arménienne dont le parcours épouse les lignes de fracture du monde contemporain. Né à Beyrouth dans une famille marquée par l’histoire du Génocide et de l’exil, formé au droit aux États-Unis, il consacre depuis plus de trois décennies sa carrière à la résolution de conflits au sein d’organisations internationales telles que l’ONU, l’OSCE, l’International Crisis Group et le Carter Center pour la paix. De l’Afrique aux Balkans, du Moyen-Orient au Caucase, Hraïr Balian a observé de l’intérieur les dynamiques de négociation, les rapports de force invisibles et les occasions manquées qui jalonnent les processus de paix. Cette expérience unique irrigue son ouvrage majeur, Anatomy of Peacemaking: Nagorno-Karabakh Conflict & Missed Opportunities (1). 


Dans ce livre dense et méthodiquement documenté, il propose bien davantage qu’une chronique des négociations sur le Haut-Karabagh, il en offre une véritable autopsie stratégique. S’appuyant sur des archives diplomatiques, des documents confidentiels et des entretiens avec des acteurs de premier plan, Balian interroge les moments charnières – 1997, Key West, les principes de Madrid, Kazan – et analyse pourquoi aucune de ces fenêtres d’opportunité n’a débouché sur un accord durable. Son travail éclaire avec rigueur les responsabilités partagées, les contraintes politiques internes, les calculs géopolitiques et les limites de l’architecture de médiation internationale. Il ne s’agit ni d’un réquisitoire ni d’une défense, mais d’un effort rare de lucidité, indispensable pour comprendre comment un conflit gelé a fini par basculer.

 1997 : la fenêtre la plus sérieuse, refermée de l’intérieur
Dans la cartographie des “ occasions manquées ”, Hraïr Balian insiste sur un moment qu’il juge décisif : septembre 1997. Les coprésidents du Groupe de Minsk (France, Russie, États-Unis) proposent alors une architecture intérimaire : repousser indéfiniment la question du statut final du Haut-Karabagh, mais stabiliser l’indépendance de facto par l’octroi à la République du Haut-Karabagh (RHK/NKR) d’une personnalité juridique internationale et de garanties de sécurité sous mandat du Conseil de sécurité de l’ONU. La proposition prévoit le maintien des forces de défense et des institutions de gouvernance, l’ouverture possible de relations diplomatiques, l’éloignement des forces azerbaïdjanaises et le déploiement de forces internationales de maintien de la paix.
Le nœud, comme souvent, réside dans la géographie : la RHK devrait restituer les territoires « tampons » autour de l’enclave, à l’exception de Latchine (au-delà du corridor) et possiblement Kelbadjar, conservés jusqu’à la détermination du statut final. Les zones restituées seraient démilitarisées. Fait crucial : Bakou accepte — une première dans tout le processus. Levon Ter-Petrossian est prêt à suivre. Mais, à Erévan et à Stépanakert, la proposition est rejetée. Le Premier ministre d’alors, Robert Kotcharian, deux ministres clés, Vazgen Sarkissian, Serge Sarkissian, et les responsables de la RHK s’y opposent.
Balian prend au sérieux l’argument sécuritaire des opposants : ces territoires, disent-ils, sont un bouclier vital. Sans eux, la ligne de contact passerait d’environ 22 km à près de 220 km, rendant la défense plus coûteuse et plus incertaine ; Kelbadjar, aujourd’hui défendue par un passage montagneux étroit, deviendrait une frontière longue et vulnérable. Autre crainte : une fois les régions rendues, l’Azerbaïdjan n’aurait plus d’intérêt à poursuivre les négociations. Pour Kotcharian, rendre sans statut préalable serait “ suicidaire ”.
Mais c’est précisément ici que se situe, selon Balian, l’“ occasion manquée ” au sens fort : non pas ignorer la sécurité, mais négocier à partir de l’offre. La partie arménienne, affirme-t-il, aurait pu accepter le principe et proposer des amendements pour corriger les faiblesses. Car l’offre de 1997 permettait aux deux camps de proclamer une victoire partielle : l’Azerbaïdjan conservait la souveraineté de jure, tandis que la RHK préservait son indépendance de facto, gagnait un statut international et des garanties onusiennes. Le « bonus » est même stratégique : conserver non seulement le corridor de Latchine mais le district entier, voire Kelbadjar, aussi longtemps que Bakou refuserait un accord sur le statut final — potentiellement indéfiniment. Balian rapproche ce schéma du Kosovo en 1999, où un statut intérimaire sous parapluie international a fini par déboucher sur l’indépendance.
D’autres moments émergent ensuite : un accord bilatéral Aliev–Kotcharian en 1999 (dont la nature exacte demeure disputée), brisé par les assassinats au Parlement arménien en octobre ; Key West (2001) et Kazan (2011), que Balian décrit comme des opportunités rejetées par la partie azerbaïdjanaise, faute de pouvoir « vendre » le compromis à l’opinion.

De la résolution à la gestion : le Groupe de Minsk piégé par la géopolitique


Le constat est sévère : le Groupe de Minsk a préservé le cessez-le-feu près de 26 ans sans produire d’accord final. Pour Balian, ce glissement vers la gestion du conflit tient d’abord aux contradictions géopolitiques des coprésidents. Dans les années 1990 et au début des années 2000, le dossier du Karabagh est l’un des rares terrains où Russie et Occident coopèrent relativement bien. Mais la phase unipolaire se dissipe ; les rivalités grandissent ; Ukraine et Syrie deviennent des priorités supérieures et vampirisent l’attention.

Dans cette reconfiguration, le Karabagh cesse d’être central pour Washington et Paris. Balian souligne une autre hiérarchie : l’importance croissante des hydrocarbures azerbaïdjanais, et le projet de réduction de la dépendance européenne au gaz russe. L’Azerbaïdjan se repositionne aussi comme hub de connectivité (Est-Ouest, puis Nord-Sud). Résultat : les intérêts économiques et stratégiques, combinés à la structure consensuelle de l’OSCE (qui empêche l’imposition d’une solution), réduisent l’incitation à pousser une médiation plus ferme.

Dans ce cadre, les Principes de Madrid (2007) et la variante de Kazan (2011) apparaissent comme les dernières contributions substantielles. Après 2014–2015, la Russie n’a plus, dit-il, la “ bande passante ” pour autre chose que l’Ukraine. L’architecture reste en place, mais la capacité à résoudre s’érode : la machine diplomatique entretient le statu quo plus qu’elle ne le transforme.


L’illusion du statu quo : l’avertissement 

de Libaridian, confirmé par 2020–2023

Balian reprend une formule de l’historien et ancien diplomate Gérard Libaridian qui devient, à ses yeux, un diagnostic tragiquement vérifié : “ L’Azerbaïdjan peut se permettre de perdre une guerre ; l’Arménie ne le peut pas ”. L’idée est simple : Bakou a une profondeur stratégique, des ressources, du temps ; Erevan, lui, ne peut pas perdre une seule fois sans compromettre durablement sa capacité de retour.

À partir de là, Balian pointe une double faute : l’Arménie et la RHK se sont appuyées sur le statu quo issu de 1994 sans renforcer l’alternative au compromis — tandis que l’Azerbaïdjan préparait la guerre pendant deux décennies. L’asymétrie est territoriale, militaire, mais aussi temporelle : la stratégie azerbaïdjanaise s’améliore, l’arménienne s’endort.

La charge la plus directe vise les années 2018–2020 : à l’automne 2020, estime-t-il, le Premier ministre Nikol Pachinian, aurait dû savoir que Bakou visait une solution militaire. Or, au lieu d’une extrême prudence — renforcer les alliances, corriger l’asymétrie, réduire les provocations —, l’Arménie s’enferme, selon lui, dans une rhétorique durcie. La formule “ nouvelles guerres pour de nouveaux territoires ” marque un seuil. Même l’intervieweur de la BBC, Steven Sackur, s’en étonne : “ Vous dites être un homme de paix, mais vous sonnez comme un homme de guerre ”. Balian ajoute un autre élément : les références imprudentes au traité de Sèvres, qui auraient inutilement provoqué la Turquie, fournissant à l’Azerbaïdjan et à Ankara un casus belli.

Son jugement est net. A l’évidence, l’Arménie a commis des erreurs stratégiques fondamentales en misant sur le statu quo, en ne se préparant pas à la guerre à venir et en adoptant, dans la période décisive, un comportement “ erratique, maladroit et provocateur ”.

Exclure Stépanakert : le “ déficit 

de légitimité ” au cœur du processus


Sur le plan de la méthode, Balian défend un principe de base en médiation : on ne négocie pas sérieusement l’avenir d’un territoire sans la présence de ceux qui ont le plus à perdre ou à gagner. Or, rappelle-t-il, la RHK est progressivement marginalisée. Jusqu’en 1998, elle participe largement aux discussions ; la CSCE avait même invité des représentants “ élus ” (arméniens) et “ autres ” (azerbaïdjanais). La RHK a signé le protocole de Bichkek (1994). Mais avec l’arrivée de Kotcharian à la présidence, Erevan “ prend en charge ” la représentation de Stépanakert, tandis que les coprésidents continuent des consultations séparées.

Pour Balian, ce n’est pas substituable : même si Kotcharian et Serge Sarkissian sont originaires du Karabagh, leur présence ne remplace pas la participation des autorités locales qui devraient appliquer un éventuel accord (évacuation de territoires, retour des déplacés, gouvernance). Il attribue la responsabilité initiale de l’exclusion à Kotcharian ; et une fois l’exclusion actée, l’Azerbaïdjan s’y oppose avec constance, les coprésidents s’alignent. Le résultat est une faille structurelle : un “ déficit de légitimité ”. Sans participation de la RHK, tout accord risque d’être perçu comme illégitime, donc difficile à mettre en œuvre. Plus encore, l’absence de face-à-face durcit les récits et réduit les négociations aux seules dimensions territoriales et sécuritaires, en marginalisant les besoins concrets des communautés : droits, culture, gouvernance, retour, sécurité humaine.


L’un des apports de Balian est de clarifier le piège conceptuel : ce n’est pas que statut et sécurité devraient être « dissociés », c’est que la médiation a demandé à la partie arménienne de compromettre la sécurité avant d’obtenir un statut, en restituant les sept régions servant de zone tampon. C’est un dilemme de séquençage. Sans garanties crédibles, dit-il, aucun statut — intérimaire ou final — ne peut tenir. Il regrette que les médiateurs et les Arméniens n’aient pas davantage poussé l’idée d’une administration intérimaire sous le Conseil de sécurité, à la manière du Kosovo, pour transformer l’indépendance de facto en statut internationalisé et sécurisé. Pour lui, l’échec tient aussi à l’incapacité de “ balancer ” les principes : intégrité territoriale d’un côté, autodétermination de l’autre, sans garanties de sécurité pour une population vulnérable.


Sur la proposition d’“ autonomie au sein de l’Azerbaïdjan ”, Balian est tranchant : elle n’a jamais été pensée comme un modèle concret. L’histoire politique du Caucase, où “ autonomie ” évoque la domination stalinienne plus qu’un fédéralisme européen, pousse la partie arménienne à s’en détourner et à choisir l’indépendance. Mais surtout, souligne-t-il, en trente ans, Bakou n’a produit aucun projet constitutionnel détaillé définissant droits et statut d’un Nagorno-Karabagh autonome. La raison serait politique : un véritable débat constitutionnel “ droits, responsabilités, justice ” exigerait une démocratisation mettant en danger l’hégémonie du régime Aliev. Dès lors, l’“ autonomie ” sert à protéger l’intégrité territoriale, pas à offrir une solution vivable.


Balian replace enfin le dossier dans une hiérarchie occidentale : après 1991, priorité au nucléaire post-soviétique ; puis à la transition russe ; ensuite au gaz et au pétrole azerbaïdjanais, aux pipelines BTC et Corridor gazier méridional, d’autant que les routes sont pensées pour contourner l’Arménie et la RHK. Il rappelle le lobbying pro-azerbaïdjanais à Washington au milieu des années 1990, et le rôle central de BP à Bakou. Cette tension, ajoute-t-il, a produit une politique américaine prudente, parfois équilibrée, mais peu incitatrice à une résolution énergique.

La rupture de 2020–2023, avec l’usage de la force et le nettoyage ethnique de 120 000 Arméniens, marque pour lui un défi frontal à l’“ ordre international fondé sur des règles ”. Il souligne l’ironie historique : la notion même de “ crime contre l’humanité ” prend racine dans la déclaration de 1915 sur le Génocide des Arméniens. Mais aujourd’hui, constate-t-il, la logique “ la force fait le droit ” semble l’emporter ; les mécanismes multilatéraux échouent ; l’équilibrage négocié des principes cède sous la pression des intérêts et du fait accompli.


 Conclusion : neuf causes, une leçon sévère


Plutôt que de s’en tenir à une morale générale, Balian énumère neuf causes principales de l’échec : l’alternative militaire azerbaïdjanaise patiemment renforcée ; l’illusion arménienne du « gain de temps » ; le maximalisme des deux camps ; les erreurs et la rhétorique provocatrice de 2018–2020 ; l’incapacité à préparer les opinions ; l’exclusion de la RHK ; l’échec à traiter la sécurité comme cause profonde ; l’absence d’outils coercitifs (incitations, sanctions, échéances) ; et enfin la géopolitique des coprésidents, aggravée par une dépendance énergétique européenne croissante.

Le fil rouge n’est pas la fatalité, mais la responsabilité. Pour Balian, l’issue catastrophique était évitable. C’est ce qui donne à son livre sa tonalité singulière : un travail froid, précis, presque clinique — et pourtant hanté par une question brûlante, celle d’une paix qui aurait pu exister, si la lucidité stratégique avait prévalu sur le confort du statu quo, si les sociétés avaient été préparées au compromis, et si la médiation internationale avait voulu — et pu — dépasser la simple administration de l’impasse. 


(1) Anatomy of Peacemaking: Nagorno-Karabakh Conflict & Missed Opportunities (Palgrave Macmillan, 2026, 176,57 euros sur le site Amazon)


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