Des augmentations qui font polémique

Par Varoujan MARDIKIAN

Un certain nombre de revalorisations de diverses natures, décidées dans un climat préélectoral tendu, soulèvent la question de leur timing.

A trois mois et demi des élections législatives, le Premier ministre Nikol Pachinian a annoncé le 25 février une hausse des pensions de retraite, qui entrera en vigueur le 1er avril. “ Les pensions relativement faibles augmenteront de 10 000 drams (22 euros) et les pensions relativement élevées augmenteront d’un montant inférieur ”, a-t-il indiqué. Le ministre du Travail et des Affaires sociales, Arsen Torossian, a précisé que la hausse de 10 000 drams s’appliquera aux pensions “ de base ”, d’un montant de 24 000 drams (54 euros) par mois à ce jour. La pension moyenne s’élève actuellement à 49 000 drams (110 euros) mensuels.
Le gouvernement avait déjà augmenté les pensions de retraite en 2022, mais avait rejeté les demandes de l’opposition d’accorder une nouvelle revalorisation les années suivantes. “ Si nous augmentons les pensions de 11 000 drams par mois, que feront les retraités de cet argent ? ”, s’était même interrogé Nikol Pachinian le 5 décembre dernier, provoquant l’indignation de nombreux retraités qui peinent à joindre les deux bouts. Un sentiment d’injustice exacerbé par le deux poids, deux mesures qui leur était infligé, car dans le même temps, les ministres, leurs adjoints et d’autres hauts fonctionnaires continuaient de recevoir des primes exorbitantes accordées par le gouvernement.  
Nikol Pachinian a attribué cette hausse des pensions de retraite à une croissance économique plus forte que prévu en 2025. L’opposition s’est élevée contre ce lien de cause à effet, estimant que le Premier ministre s’est lancé dans une opération séduction des 600 000 retraités du pays, à trois mois et demi des élections législatives. Kegham Manoukian, député FRA de l’alliance Hayastan, a qualifié cette augmentation de “ pot-de-vin électoral ”. Quant à Narek Karapétian, le neveu de Samvel Karapétian et coordonnateur des activités de son nouveau parti, Arménie forte, il s’est fendu d’un trait d’ironie : “ Si Samvel Karapétian les a forcés à augmenter les pensions avant les élections, imaginez ce qu’il fera s’il devient Premier ministre ! ”, a-t-il déclaré en réaction à l’annonce de Nikol Pachinian. Il a souligné en outre que le gouvernement s’était engagé à porter la pension moyenne à 60 000 drams (135 euros), alors qu’elle est aujourd’hui de 49 000 drams (110 euros). 

L’opposition, dans son ensemble, voit dans cette augmentation surprise des pensions de retraite un signe supplémentaire que le chef du gouvernement craint de perdre les élections. Tel n’est pas le cas pour le ministre de l’Economie, Guévorg Papoyan, qui s’est aligné sur la position de Nikol Pachinian en affirmant que cette augmentation des pensions a été rendue possible par une croissance de 7,2 % en 2025. Et ces pensions seront de nouveau revalorisées, a-t-il promis, dans le cas d’une croissance forte en 2026. Comment cette mesure sera-t-elle financée ? Cette augmentation, non prévue par le budget de l’Etat pour 2026, nécessitera environ 75 milliards de drams (170 millions d’euros) de dépenses publiques supplémentaires, lesquels seront prélevés sur le Fonds de réserve du gouvernement. 

Retraites et maternelles, même package électoral ?


Une polémique similaire a éclaté autour de l’augmentation de 15 à 20 % des salaires des employés des maternelles d’Erévan, qui sera effective à partir du mois de mai prochain. Le maire de la capitale, Tigrane Avinian, l’avait annoncé en février dernier, et la mesure a été officialisée le 12 mars.

Pour Arménak Danielyan, membre du groupe « Mère Arménie » au Conseil des anciens d’Erévan, la décision est de nature politique : “ Des élections approchent, et pour flatter ou attirer ces personnes, on vous a dicté cette mesure afin que l’augmentation entre en vigueur durant un mois très symbolique : ces personnes recevront leur salaire de mai entre le 3 et le 5 juin, et elles iront voter le 7 juin. 


Cette augmentation aurait pu être effectuée dès le 1er janvier, sans lien avec les élections. ”

“ Je comprends où vous voulez en venir ”, lui a répliqué le maire d’Erévan, en soulignant que les salaires des employés des crèches avaient également été augmentés de 15 à 31 % en 2024, et que ceux des employés des écoles de musique et d’art, des centres culturels et des écoles de sport avaient été revalorisés en 2023. Il a ajouté que ces augmentations de salaires trouvent leur origine dans le triplement des recettes enregistrées par la municipalité ces dernières années. Mais la décision prise aujourd’hui s’explique également, selon Tigrane Avinian, par le fait que cette augmentation des salaires “ permettra de dépasser le seuil de 200 000 drams pour un très grand nombre d’employés des crèches et de les inclure dans le système d’assurance-maladie ”.


Guère convaincu par les justifications du maire, Arménak Danielyan lui a rappelé qu’il l’avait sollicité fin 2025 pour une augmentation des salaires des employés des crèches et des polycliniques. Une initiative qui s’était soldée par un refus signifié dans un courrier. D’où le lien établi par l’opposant, qui a rattaché ces augmentations de salaires à la revalorisation des pensions de retraite : “ C’est pourquoi je vous dis que cette décision vous a été dictée afin de vous attirer les faveurs de la population avant les élections. ”


 Les hauts fonctionnaires gâtés par l’Etat


Autre décision controversée, celle annoncée le 12 mars par le gouvernement de débloquer une enveloppe de 4,6 milliards de drams (10,6 millions d’euros) pour le versement de nouvelles primes aux hauts fonctionnaires et autres employés de l’Etat avant les législatives du 7 juin. Prélevées sur le Fonds de réserve du gouvernement, ces nouvelles primes sont en hausse de 28 % par rapport aux 3,6 milliards de drams (8,3 millions d’euros) alloués l’an dernier à cette fin. Si le cabinet du Premier ministre a souligné que l’octroi de ces primes récompenserait les performances de leurs bénéficiaires et non leurs résultats électoraux, il n’a pas précisé pour autant les critères d’évaluation sur lesquels les choix seraient fondés.


En janvier dernier, les médias arméniens avaient révélé le détail des primes versées aux hauts fonctionnaires et autres employés de 16 agences gouvernementales : les ministres, leurs adjoints et les chefs de département avaient perçu des sommes équivalentes à leurs revenus annuels, tandis que les fonctionnaires ordinaires avaient reçu l’équivalent de moins d’un mois de salaire, déjà bien inférieur à celui des agents du gouvernement. Parmi les hauts fonctionnaires, la ministre de la Justice, Serbouhi Galian, a été à ce jour la seule à avoir divulgué le montant de sa prime nette d’impôt, qui s’est élévée à environ 7 millions de drams (16 000 euros). Le 15 janvier dernier, Nikol Pachinian avait défendu le principe de ces versements « généreux », affirmant qu’ils rendraient ces fonctionnaires moins sujets à la corruption. “ Malgré toutes les critiques, ce mécanisme représente une étape importante vers le développement de notre Etat ”, a-t-il déclaré pour justifier la décision prise le 12 mars d’augmenter significativement ces primes. Selon Hetq, le Premier ministre a perçu 12 millions de drams (27 400 euros) de primes fin 2025.


Varoujan Hoktanian, militant chevronné de la lutte anti-corruption en Arménie, ne cache pas ses réserves : “ Outre des salaires élevés, condition nécessaire pour réduire la corruption, il convient également d’examiner l’existence de mécanismes de transparence, de responsabilité et de contrôle. Je doute de leur existence. Mais s’ils existent, nous devrons au moins savoir, en toute transparence, à quoi correspondent ces primes. ” 


En décembre dernier, la direction du Parlement arménien avait déjà suscité l’indignation de nombreux citoyens sur les réseaux sociaux, après avoir confirmé le versement d’au moins 545 millions de drams (1,22 million d’euros) de primes de fin d’année à ses membres et à son personnel. C’est ainsi que chacun des 107 députés a perçu 3 millions de drams (6 825 euros), alors que le salaire net d’un député de base est d’environ 600 000 drams (1 350 euros) par mois. Quant au salaire moyen mensuel, il s’élève à près de 309 000 drams (705 euros), sachant que la plupart des citoyens arméniens composant la population active touchent un salaire inférieur. 


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