Kotcharian, Karapétian et Tsaroukian, les cibles du pouvoir

Par Varoujan MARDIKIAN

La question des alliances au sein de l’opposition va peser lourd dans le processus électoral. 

Notre objectif pour les prochaines élections législatives est d’atteindre la barre des 65 % ” : en visite le 7 mars à Gumri, Nikol Pachinian a fixé le cap pour son parti, le Contrat civil (CC). “ Nous avons accompli une révolution politique intérieure avec les élections de 2018 ; lors des élections de 2021, le peuple nous a conduits vers une révolution socio-psychologique et de la pensée ; et lors des élections du 7 juin 2026, nous réaliserons une révolution historico-politique qui sortira le peuple arménien du cycle de la politique de survie et l’engagera sur la voie du développement ”, a-t-il ajouté dans un survol de ses huit années de pouvoir.
Dans un pays confronté à des enjeux qui le placent à la croisée des chemins, les autorités ont clairement défini leurs cibles prioritaires. Le 13 février, Nikol Pachinian a martelé que les élections du 7 juin “ [chasseraient] définitivement de la scène politique tous les anciens dirigeants et oligarques ”. Le 24 février, Rouben Roubinian, vice-président de l’Assemblée nationale et émissaire d’Erévan pour la normalisation des relations arméno-turques, a appelé le peuple à ne donner “ aucune voix à Robert Kotcharian et aux deux oligarques [Samvel Karapétian et Gaguik Tsaroukian] ”, qui menacent de “ piétiner [les] acquis ” obtenus au prix “ d’innombrables sacrifices consentis pour instaurer la justice et la paix dans [le] pays ”.
Ces propos systématiquement orientés dans la même direction ont alimenté les craintes de l’opposition, qui se demande si le pouvoir ne va pas recourir à un coup « tordu » pour empêcher certaines forces de se présenter aux élections. Iveta Tonoyan, porte-parole de Gaguik Tsaroukian, a bien résumé cet état d’esprit à travers un trait d’ironie : “ Je conseille au Contrat civil de publier dès maintenant une liste de ceux qu’il n’autorisera pas à participer aux législatives. ”

 Robert Kotcharian, l’atout de l’expérience
L’opposition, quant à elle, fourbit ses armes dans ce climat délétère. L’ancien président Robert Kotcharian (1998-2008) a été officiellement désigné le 16 mars tête de liste de l’alliance Hayastan aux législatives et candidat au poste de Premier ministre. “ Notre objectif est la victoire ”, a-t-il déclaré (1), convaincu que “ le gouvernement actuel, qui incarne le mal, sera vaincu ”. L’équipe de Robert Kotcharian a opté pour le slogan de campagne « Ensemble, nous pouvons ».
Dans un podcast YouTube diffusé le 7 mars, il avait clairement affiché ses intentions, en envoyant aux électeurs un message centré sur la notion d’expérience : “ Nous devons désormais nous positionner comme une force politique dirigée par quelqu’un qui a déjà fait ses preuves à deux reprises, qui a obtenu des succès significatifs en situation de crise et qui peut le refaire une troisième fois. ”
Robert Kotcharian devra néanmoins composer avec la montée en puissance de Samvel Karapétian. Les sondages indiquent que le parti Arménie forte (AF) a détrôné Hayastan comme force politique d’opposition la plus populaire du pays. Robert Kotcharian a d’ailleurs reconnu que son alliance avait perdu une partie de ses soutiens depuis 2021, tout en affirmant que le Premier ministre avait vu lui aussi sa cote de popularité s’éroder dans le même temps, ouvrant la voie à l’émergence de nouvelles figures de proue au sein de l’opposition. L’allusion à Samvel Karapétian est claire ; cependant, l’ancien chef de l’Etat se dit plus qualifié pour diriger le pays que “ ceux qui ont cette ambition mais pas encore l’expérience nécessaire et qui n’ont pas encore fait leurs preuves sur le terrain ”.
Du côté de Samvel Karapétian, on ne l’entend pas de cette oreille. Narek Karapétian, qui est le neveu du magnat russo-arménien et le coordonnateur des activités d’AF, émanation du mouvement Mer Dzevov (A notre manière) créé en août dernier (2), a rappelé le 24 février qu’AF visait une victoire écrasante aux législatives. “ Je pense que la priorité pour l’Arménie est de changer le dirigeant actuel du pays, et nos actions sont entièrement tournées vers l’objectif d’obtenir le soutien de la société. ”
Selon la Constitution arménienne, Samvel Karapétian ne pourrait toutefois pas devenir Premier ministre, en cas de victoire de son parti aux élections, en raison de sa double nationalité russe et arménienne. Néanmoins, AF avait indiqué début février qu’il tenterait de lever cet obstacle constitutionnel s’il remportait les législatives.

 Lévon Ter Pétrossian choisit Samvel Karapétian

Dans ce contexte de pré-campagne électorale, Samvel Karapétian a reçu le soutien de Lévon Ter Pétrossian, le premier président de l’Arménie indépendante (1991-1998), aujourd’hui à la tête du Congrès national arménien (CNA, opposition). “ Samvel Karapétian est capable de rassembler autour de lui un gouvernement solide composé d’économistes et de technocrates professionnels, dont la mission principale sera de renforcer le pays et d’améliorer le sort de la population, a-t-il posté le 2 mars sur Facebook. On peut affirmer avec certitude qu’en cas de victoire, il ne reniera pas les accords signés entre l’Arménie et d’autres Etats mais renforcera les engagements de l’Arménie à leur égard. ”

Lévon Ter Pétrossian a égratigné au passage “ les maîtres occidentaux de Pachinian ”, qui “ verront dans la victoire de Samvel Karapétian un rétablissement de l’influence russe en Arménie, ce qui ne fait absolument pas partie de leurs plans à long terme ”. Et de conclure : “ Par conséquent, ils feront tout pour contrecarrer de tels développements, ignorant le fait que le droit exclusif de choisir un gouvernement appartient au peuple. ”  

Le leader du CNA a affirmé enfin que la victoire d’AF le 7 juin prochain mettrait un terme à la campagne “ anticonstitutionnelle ” menée par Nikol Pachinian contre l’Eglise apostolique arménienne. Lévon Ter Pétrossian a dénoncé à plusieurs reprises les tentatives de Nikol Pachinian de destituer le catholicos Karékine II.


Ce soutien affiché par l’ancien chef de l’Etat à Samvel Karapétian pose en toile de fond la question des alliances électorales. Estimant que le fondateur de Mer Dzevov est “ le seul à pouvoir unifier l’opposition fragmentée ”, le leader du CNA a souligné que “ l’unification de l’opposition n’est pas une question politique, mais simplement une question de survie pour la nation ”.

Lévon Zourabian, le vice-président du CNA, avait fait part fin décembre 2025 de la volonté de son parti de nouer une alliance avec Samvel Karapétian. Mais Narek Karapétian avait déclaré en retour qu’aucun ancien président ne devrait gouverner à nouveau le pays. Lévon Zourabian avait alors rétorqué que cette déclaration “ ne [concernait] pas le CNA ”, car Lévon Ter Pétrossian ne serait pas sa tête de liste aux élections. Le 14 mars, lors du congrès du CNA, Lévon Zourabian a déclaré que son parti était prêt à “ entamer un processus de consolidation avec Arménie forte et d’autres forces d’opposition ”.


 Gaguik Tsaroukian visé par la justice


La troisième figure de l’opposition ciblée par le pouvoir est Gaguik Tsaroukian, le leader d’Arménie prospère (AP). Le 19 février, les forces de l’ordre ont perquisitionné sa propriété d’Arindj, non loin d’Erévan, dans le cadre d’une affaire pénale ouverte en 2020 à l’encontre d’un ancien responsable de la commune.

Le leader d’AP est déjà en procès pour des accusations d’achat de votes portées contre lui en 2020, après qu’il avait réclamé la démission de Nikol Pachinian, ce qui lui avait valu un mois de prison. AP, qui constituait le deuxième groupe le plus important du Parlement issu des élections de décembre 2018, avec 26 députés sur 132 (contre 88 pour l’alliance Mon Pas de Nikol Pachinian), s’était retrouvé sans aucun siège lors des législatives de juin 2021. S’ensuivit une traversée du désert, à laquelle Gaguik Tsaroukian mit fin en octobre 2025, en annonçant sa candidature aux élections de juin 2026.

En décembre dernier, de surcroît, le parquet a déposé une nouvelle plainte pénale contre Gaguik Tsaroukian, qui se voit reprocher d’avoir vendu pour 27 millions de dollars (23,5 millions d’euros) son usine d’embouteillage en Bulgarie, en violation d’une décision de justice ordonnant le gel de ses avoirs, estimés à plusieurs centaines de millions de dollars.

Ce regain d’intérêt de la justice à son endroit n’a pas perturbé outre mesure le leader d’AP. Au lendemain de la perquisition menée dans sa villa d’Arindj, il a souligné que de nombreux citoyens réservaient un accueil favorable à son programme préélectoral intitulé « Proposition à l’Arménie ». “ Je vais effectuer une tournée dans nos villes et villages. Je me rendrai dans toutes les localités où les gens souhaitent me rencontrer pour que nous discutions de questions complexes, en nous regardant droit dans les yeux ”, avait-il déclaré. 


Le 11 mars, Gaguik Tsaroukian a été acquitté des accusations d’achats de votes portées en 2020. L’un de ses avocats, Yerem Sargsian, s’est dit “ agréablement surpris ” par cette décision de justice (3), tout en soulignant l’incapacité du parquet à fournir la moindre preuve à l’appui des accusations.


 “ Unir l’opposition, une tâche difficile ”


Si le trio Kotcharian-Karapétian-Tsaroukian occupe l’espace politique au sein de l’opposition, rien n’indique pour autant, à ce stade, qu’une alliance susceptible de regrouper les trois serait en gestation. Or chacun sait qu’une fragmentation de l’opposition profitera inévitablement au parti au pouvoir. C’est cette préoccupation que l’ancien président Serge Sarkissian (2008-2018) a exprimée, le 3 février, dans un constat d’impuissance : “ Les événements montrent qu’unir l’opposition est une tâche difficile, et il n’est pas question de participer aux élections sur une seule liste. ”

Si cette prise de position traduit l’indécision de Serge Sarkissian quant à la participation aux législatives de son Parti républicain, qui ne compte plus parmi les formations les plus en vue sur la scène politique arménienne, elle reflète également les difficultés de l’opposition à rapprocher différents leaders et courants de pensée au sein d’une alliance électorale capable de rassembler les électeurs.

Un défi majeur à relever, dans les semaines à venir, pour l’opposition, afin de donner corps à une perspective crédible d’alternance, alors qu’aucune équipe dirigeante, en 35 ans d’histoire de l’Arménie indépendante, n’a perdu le pouvoir par les urnes. 



(1) Lors des élections de juin 2021, le bloc Hayastan était arrivé en deuxième position, derrière le Contrat civil de Nikol Pachinian, avec 21 % des suffrages.

(2) Lequel revendique aujourd’hui 30 000 membres.

(3) Sédrak Aroustamian, un des collaborateurs de longue date de Gaguik Tsaroukian, a néanmoins été reconnu coupable d’achat de votes.

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