Iran-Arménie : le malaise

Par Varoujan MARDIKIAN

Route Trump, instauration par les Etats-Unis de droits de douane pour les pays commerçant avec l’Iran, manifestations à Erévan contre le régime de Téhéran : les relations entre l’Iran et l’Arménie se compliquent.

Le projet de Route Trump (TRIPP) fait désormais figure de pomme de discorde dans les relations entre Téhéran et Erévan. L’Iran, qui ne cache pas ses craintes depuis le 8 août dernier, semble avoir durci sa position. Recevant le 15 décembre Grigor Hakobian, l’ambassadeur arménien en Iran, Ali Akbar Velayati, proche conseiller de l’ayatollah Ali Khamenei, le Guide suprême de la Révolution islamique, s’est prononcé ouvertement contre sa mise en œuvre : “ Ce prétendu plan Trump concernant le Caucase équivaut au Corridor du Zanguézour, et la République islamique s’y oppose catégoriquement. ” Il a ajouté que la TRIPP préparerait également le terrain à une présence militaire américaine ou de l’OTAN le long de la frontière arménienne avec l’Iran. “ L’expérience a montré que les Américains commencent par s’implanter dans les régions sensibles avec des projets en apparence économiques, mais que progressivement, leur présence s’étend à des dimensions militaires et sécuritaires ”, a-t-il déclaré, soulignant que toute présence américaine près de la frontière iranienne entraînerait des “ conséquences sécuritaires évidentes ”.

Selon Ali Akbar Velayati, ce scénario pourrait entraîner des risques graves “ pour la sécurité du nord de l’Iran et du sud de la Russie ”. Fin août dernier, déjà, il déclarait que l’Iran empêcherait l’ouverture du “ corridor américain ” à travers l’Arménie, “ avec ou sans la Russie ”. On relèvera que le diplomate iranien, au-delà de la fermeté de ses propos, s’exprime également, d’une certaine façon, « au nom » de la Russie, rompant ainsi avec les usages en matière diplomatique.
Si les propos virulents tenus à la fin août par Ali Akbar Velayati laissaient apparaître son irritation à l’égard de l’attitude attentiste de Moscou, son avertissement du 15 décembre, en revanche, renvoie un autre écho. Il intervient trois jours après la rencontre organisée à Achkhabad (Turkménistan) entre les présidents russe Vladimir Poutine et iranien Massoud Pezeshkian, qui ont évoqué les axes de communication Est-Ouest. A l’issue de cette rencontre, le ministère russe des Affaires étrangères s’est montré disposé à consulter Erévan sur les modalités de mise en œuvre de la TRIPP et une participation de la Russie, soulignant qu’“ il existe des motifs suffisants en ce sens ”.  

Et curieusement, le 16 décembre, quelques jours après ces discussions russo-iraniennes au plus haut niveau, la Russie s’est départie pour la première fois de sa prudence observée depuis le 8 août, en égrenant les motifs pour lesquels il serait inconcevable de mener à bien ce projet sans sa participation (lire l’encadré ci-contre). Comme si Téhéran et Moscou voulaient donner l’impression d’avoir peaufiné ensemble le timing d’une communication à deux voix.
En Iran, les protestations en cours ont démarré fin décembre 2025 sur fond d’effondrement monétaire et de crise du coût de la vie, puis ont pris une tournure ouvertement anti-régime. La répression est décrite comme très lourde. Si le décompte réel des victimes est extrêmement difficile à établir, conséquence du black-out quasi total, les quelques Iraniens ayant pu quitter le pays faisaient état de plusieurs dizaines de milliers de tués à la mi-janvier. Des sources évoquent même une stratégie d’“internet national” durable, ce qui complique la vérification et la coordination d’aide. Dans cet en fer, où en sont les Arméniens d’Iran ? Sont-ils exposés réellement, voire ciblés aussi par la répression ? 

Erévan s’emploie à rassurer Téhéran

Face à la montée de la colère iranienne, les responsables arméniens n’ont eu de cesse de se répandre en déclarations censées dissiper le malaise du voisin méridional. L’ambassadeur d’Arménie en Iran, Grigor Hakobian, a accordé un entretien à l’agence iranienne Tasnim, pour exhorter les dirigeants et la communauté des experts iraniens à ne pas utiliser le terme de « Corridor du Zanguézour », qui “ contredit la lettre et l’esprit ” des accords de Washington. “ Suite à la levée du blocus, l’Arménie sera reliée à l’Iran par voie ferrée via le territoire du Nakhitchevan. Ceci offrira à l’Iran une opportunité sans précédent d’établir une liaison ferroviaire directe avec la Géorgie, permettant ainsi d’accéder aux ports de la mer Noire. Il est également important que l’Arménie et les Etats-Unis disposent d’une droit de veto égal concernant l’implication d’un tiers dans le projet de Route Trump. Par conséquent, toute participation à ce programme ne peut se faire qu’avec l’accord d’Erévan et de Washington ”, a souligné Grigor Hakobian.   


Rouben Roubinian, vice-président du Parlement et émissaire spécial de Nikol Pachinian pour la normalisation des relations arméno-turques, s’est employé quant à lui à relativiser les propos d’Ali Akbar Velayati, préférant s’en tenir à la position de la diplomatie iranienne. “ Nous nous félicitons que le ministère iranien des Affaires étrangères ait déclaré à plusieurs reprises qu’il n’y avait réellement aucun problème de corridor dans ce dossier et que les lignes rouges de l’Iran avaient également été prises en compte. ”


En septembre dernier, Mehdi Sobhani, alors ambassadeur d’Iran en Arménie, avait réitéré les craintes persistantes des dirigeants iraniens au sujet de la TRIPP, pointant le caractère imprécis des déclarations des autorités d’Erévan sur la question du maintien de la souveraineté arménienne. Au sujet des procédures de passage à mettre en place aux frontières arméniennes, Nikol Pachinian laissait entendre qu’il était envisageable de se passer de contrôles physiques à l’aide des technologies de pointe. Comme pour accéder aux exigences de Bakou, qui ne veut pas entendre parler de contact physique entre agents arméniens et marchandises et voyageurs azerbaïdjanais… Or cinq mois plus tard, l’ambiguïté sur la présence ou non de garde-frontières et de douaniers arméniens n’a toujours pas été levée.


Elle subsiste toujours, de surcroît, sur une présence américaine en matière de sécurité qui serait liée à la mise en œuvre de la TRIPP. Le nouvel ambassadeur iranien en Arménie, Khalil Chirgholami (1), a d’ailleurs exprimé de nouveau les réserves de son pays : “ Nous craignons que les Etats-Unis n’instrumentalisent ce projet [de TRIPP] dans le cadre de leur politique de sécurité. Nous avons fait part de cette préoccupation à nos partenaires arméniens. Ils nous ont assuré que l’Arménie ne deviendrait jamais une source de menace pour l’Iran. Nous continuons à suivre cette question de près. ”

Or l’on sait que le général de brigade Chris McKinney, directeur adjoint du partenariat et de la coopération en matière de sécurité au sein du Commandement militaire américain en Europe (EUCOM), s’est rendu le 10 décembre à Erévan. L’ambassade des Etats-Unis en Arménie a indiqué que ce déplacement visait à “ soutenir les conclusions du Sommet de la paix de la Maison-Blanche du 8 août ”. Elle a souligné que “ l’EUCOM travaille en étroite collaboration avec les ministères arméniens de l’Intérieur et de la Défense pour faire progresser les objectifs communs en faveur d’une paix durable, notamment une coopération renforcée en matière de défense chimique, biologique, radiologique et nucléaire, et la poursuite des efforts de modernisation militaire ”.

Autrement dit, les multiples messages d’apaisement envoyés par Erévan auront du mal à convaincre Téhéran. En confiant aux Etats-Unis la tâche de débloquer les liaisons de transport entre le Nakhitchevan et l’Azerbaïdjan via le Syunik arménien, l’Arménie opère un mouvement de bascule : quitter l’orbite exclusive de Moscou, l’allié régional de Téhéran, pour favoriser l’émergence des intérêts américains à l’échelle régionale, dans le cadre d’une politique de diversification pleinement assumée. Les relations entre l’Arménie et son voisin méridional, lequel milite pour l’exclusion de toute puissance extra-régionale dans la conduite du processus de paix, ne peuvent que s’en trouver affectées.


Menaces sur le partenariat arméno-iranien


D’autant qu’un facteur supplémentaire de poids, impliquant à nouveau les Etats-Unis, risque d’entraver le développement des relations arméno-iraniennes, à l’heure où les deux parties s’efforcent de les hisser à un niveau stratégique. Suite aux manifestations à grande échelle qui se poursuivent en Iran, le président américain Donald Trump a annoncé le 12 janvier l’instauration de droits de douane de 25 % à l’encontre de tous les pays commerçant avec l’Iran. Quand bien même on ignore à ce stade comment l’administration américaine compte mettre en œuvre ce décret, cela signifie que l’Arménie va devoir lui expliquer en quoi ses relations commerciales avec l’Iran sont d’une importance cruciale, sachant que la Turquie et l’Azerbaïdjan ont fermé leur frontière avec l’Arménie depuis plus de trois décennies.

L’Iran est le quatrième partenaire commercial de l’Arménie, derrière la Russie, la Chine et l’Union européenne. En 2024, le volume des échanges commerciaux entre l’Arménie et l’Iran avait atteint 740 millions de dollars, soit 630 millions de dollars d’importations de produits iraniens et 110 millions de dollars d’exportations arméniennes. L’Arménie importe majoritairement du fer, des produits pétroliers et du gaz. Depuis 2010, Erévan et Téhéran mettent en œuvre un programme d’échange de gaz contre de l’électricité, qui a contribué à stabiliser les prix de l’électricité en Arménie.


Et comme si cela ne suffisait pas, le malaise qui se cristallise dans les relations irano-arméniennes peut s’aggraver autour d’un autre dossier sensible. Téhéran, en effet, a vertement critiqué le 14 janvier le gouvernement arménien pour avoir autorisé depuis plusieurs jours des manifestations devant son ambassade à Erévan. Des dizaines d’Iraniens résidant en Arménie se rassemblent en effet pour condamner la répression sanglante menée par le régime de Téhéran contre une population qui exprime son mécontentement vis-à-vis du gouvernement. Certains manifestants, à Erévan, ont même appelé au renversement du régime iranien et au rétablissement de la monarchie.


“ Les autorités iraniennes s’inquiètent du fait que depuis six jours, entre 18 h et 21 h, un groupe de personnes soit autorisé à se rassembler devant l’ambassade d’Iran et à tenir des propos irrespectueux et offensants. Malgré nos protestations, ces agissements persistent ”, a déploré l’ambassadeur Khalil Chirgholami devant les médias. Et d’ajouter : “ Nous avons toujours soutenu le gouvernement arménien dans les moments les plus difficiles, et les exemples ne manquent pas. Nous sommes dans une situation difficile aujourd’hui, et ce qui se passe près de l’ambassade d’Iran en Arménie restera gravé dans la mémoire collective iranienne. A Téhéran, l’idée se répand que l’Arménie est en train de devenir un centre névralgique pour les forces hostiles à l’Iran. ”

Comment les autorités arméniennes, qui répètent à l’envi vouloir promouvoir la démocratie, pourraient-elles justifier une interdiction des rassemblements organisés par des ressortissants iraniens en colère contre la politique mise en œuvre dans leur pays ? En réponse à ces critiques virulentes, Nikol Pachinian a tenté de jouer l’apaisement : “ Comme vous le savez, aucun rassemblement n’a été interdit en Arménie depuis 2018, et nous ne pouvons traiter chaque cas différemment. Cela dit, nous convenons que ces formes d’expression ne doivent pas perturber le travail de l’ambassade d’Iran ni celle d’aucun autre pays. Nous suivons de près la situation et nous prendrons toutes les mesures nécessaires pour qu’aucun problème ne vienne entraver les activités de l’ambassade d’Iran, pays ami, et que les personnes qui enfreignent la loi soient poursuivies en justice. ” 


par Harout Mardirossian • 2 octobre 2026
Notre éditorial du mois d'Octobre 2026 KAKISTOCRATIE Merci à George Clooney d’avoir remis au goût du jour ce mot « Kakistocratie » qui désigne un pays dirigé par les personnes les moins qualifiées. Certes, pour Clooney, ce terme visait le gouvernement américain dirigé par Donald Trump, mais il apparaît également totalement approprié pour l’Arménie tant nous sommes sidérés par l’amateurisme dont fait preuve dans tous les domaines le gouvernement de Nikol Pachinian.
par La rédaction • 2 octobre 2026
En couverture "Carnets d'Alep" le reportage exclusif de Tigrane Yegavian. Nous reviendrons aussi sur la situation des otages arméniens détenus à Bakou et sur le voyage de la honte des diplomates en poste en Azerbaidjan en Artsakh. Vous pourrez aussi découvrir un très beau reportage sur l'ascension de l'Ararat réalisée par Vana et Vartan qui fut pour eux un "Baptème de l'arménité".
par Marie-Anne THIL • 20 septembre 2026
L’histoire de l’industrie pétrolière de Bakou remonte au milieu du 19e siècle. La découverte du pétrole attira un grand nombre d’Arméniens, parmi lesquels deux figures emblématiques, aux noms russifiés : Yvan Mirzoev qui fora le premier puits de pétrole en 1871 et Alexander Mantashev, industriel, magnat du pétrole et philanthrope.
par par Ch. M • 20 septembre 2026
De Alicante à Hangzhou, Asilva Rogue fascine les esprits et bouleverse les codes de l’art abstrait.
par Tigrane YEGAVIAN • 20 septembre 2026
Il est des livres qui passent sous les radars des rentrées littéraires, échappentaux modes, aux prix et aux conversations convenues, alors même qu’ils portenten eux une véritable nécessité intérieure. Tel est le destin injuste des troisrecueils d’aphorismes que Denis Donikian a publiés l’an dernier:L’intime,l’infime, l’infini, AnapatetÊtre ou ne pas naître. Trois livres qui composent moinsune trilogie qu’une longue méditation sur la condition humaine.
par Hovagim YERGANIAN • 20 septembre 2026
Au Centre national de la Mémoire arménienne (CNMA), la première présentation de la bande dessinée consacrée au témoin allemand du Génocide des Arméniens a rappelé combien le courage d’un homme continue, plus d’un siècle après les faits, d’éclairer notre rapport à la mémoire et à sa transmission. 
par Almasd LELOIRE KERACKIAN • 20 septembre 2026
Du 12 au 19 juillet 2026, Erevan a vibré au rythme de la XXIIIe édition du Golden Apricot Yerevan International Film Festival (GAIFF / Vozké Dziran). Fondé en 2004, l’événement s’est imposé au fil de plus de deux décennies comme un rendez-vous cinématographique de premier plan dans le Caucase et sur la scène internationale. Le point d'orgue a été, sans conteste, la présence de Simon Abkarian et Sev Ohanian.
par Marie SOGHOMONIAN • 20 septembre 2026
À Bruxelles, la Fondation Boghossian présente Shape of absence , une exposition consacrée au photographe syro-arménien Hraïr Sarkissian. À travers son travail sur la Syrie, le patrimoine disparu et la mémoire, l’artiste interroge ce qui reste lorsque les objets et les lieux n’existent plus.
par Anne-Marie MOURADIAN • 20 septembre 2026
Grand reporter au quotidien belge, La Libre , Christophe Lamfalussy s’est trouvé au cœur de conflits armés majeurs, notamment au Kosovo, en Bosnie, Afghanistan, Irak, Syrie et au Haut-Karabagh.
par Rouben KOULAKSEZIAN • 20 septembre 2026
À plus de 13 000 kilomètres des terres arméniennes, Sydney est devenue le terreau d’une communauté arménienne récente et moderne, qui mérite le voyage.