par Tigrane YEGAVIAN
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4 avril 2026
Quand l’Iran brûle, l’Arménie suffoque. C’est, en substance, ce qu’explique l’historien Armen Marukyan (1). Privée de son unique frontière libre, menacée de voir s’effondrer le seul garant régional de son intégrité territoriale, l’Arménie se retrouve en première ligne d’une guerre qu’elle n’a pas choisie. Entretien sans concession sur les enjeux d’une crise qui redessine le Caucase du Sud. France Arménie : Dans le contexte de la guerre israélo-américaine actuellement menée contre l’Iran, quel peut être l’impact sur l’Arménie à court et moyen terme ? Armen Marukyan : La guerre américano-israélienne déclenchée contre l’Iran produit déjà, naturellement, des effets négatifs non seulement sur les pays du Moyen-Orient, mais aussi sur ceux du Caucase du Sud, dont l’Arménie. Comme on le sait, depuis les années 1990, dans le contexte du blocus durable imposé à l’Arménie par le tandem turco-azerbaïdjanais, l’Iran a constitué pour Erevan un débouché terrestre fiable vers le monde extérieur, parfois même plus fiable que la Géorgie, fragilisée par ses propres conflits internes. Or, à la suite de l’agression menée contre l’Iran et des restrictions qui en ont découlé, l’Arménie se voit privée de la possibilité d’utiliser les voies de transit passant par ce pays. On peut dès lors supposer que la Géorgie cherchera à tirer profit de la situation en relevant les tarifs de transit appliqués aux marchandises arméniennes traversant son territoire. Si la guerre se poursuit, les conséquences négatives à court terme sur l’économie arménienne seront inévitables. La baisse du volume des échanges commerciaux entre les deux pays, ainsi que la hausse des prix des produits importés d’Iran, en particulier les carburants et les engrais, pèseront lourdement sur l’économie arménienne, d’autant que le tandem américano-israélien vise précisément les entreprises opérant dans ces secteurs. Par ailleurs, l’Iran a introduit des restrictions sur ses exportations de produits alimentaires, ce qui signifie qu’une pénurie de denrées importées d’Iran pourrait apparaître en Arménie. Ces différents facteurs risquent d’avoir un effet multiplicateur négatif sur la plupart des secteurs de l’économie arménienne, en provoquant une hausse générale des prix. Peut-on s’attendre à un afflux de réfugiés en Arménie ? Même si l’Iran tente aujourd’hui d’empêcher un exode massif hors du pays, la poursuite des hostilités pourrait néanmoins entraîner d’importants flux migratoires, y compris vers l’Arménie. Il reste impossible de prévoir quelle part de ces flux ne ferait que transiter par le territoire arménien avant de rejoindre d’autres pays, et quelle part choisirait, au contraire, de s’y installer. Cette incertitude pourrait avoir de lourdes conséquences démographiques. Compte tenu des perspectives imprévisibles d’élargissement de la confrontation, notamment avec l’apparition de missiles iraniens et de drones au-dessus des territoires turc et nakhitchévanais, il n’est pas exclu que de tels incidents se produisent également dans les zones frontalières arméniennes. À quel type de scénario doit-on s’attendre à plus long terme ? À plus long terme, tout dépendra de la durée de cette guerre et de la manière dont elle se terminera. Sa prolongation, de même qu’un affaiblissement durable de l’Iran, modifieraient l’équilibre des forces non seulement au Moyen-Orient, mais aussi dans le Caucase du Sud. Nul doute qu’après la guerre des 44 jours de 2020 en Artsakh, puis après l’agression de septembre 2023, dans un contexte de durcissement de la politique anti-arménienne du tandem turco-azerbaïdjanais, l’Iran est resté la seule puissance régionale voisine d’envergure à affirmer ouvertement que l’inviolabilité des frontières de l’Arménie constituait pour lui une ligne rouge. Téhéran s’est clairement opposé à l’ouverture du prétendu « corridor du Zanguézour » à travers le sud du Siounik, le long de sa propre frontière, corridor que la Turquie aurait transformé en axe panturquiste reliant par voie terrestre l’Azerbaïdjan aux États turcophones d’Asie centrale. C’est précisément cette position ferme et inflexible de l’Iran qui a joué un rôle dissuasif, empêchant jusqu’à présent l’Azerbaïdjan et la Turquie de se lancer dans de nouvelles aventures contre l’Arménie. Si l’Iran sortait de cette guerre encore plus affaibli, voire fragmenté, ou si un changement de régime devait intervenir, les positions de la Turquie et de l’Azerbaïdjan s’en trouveraient renforcées. Leur pression sur l’Arménie augmenterait en conséquence, avec de nouvelles exigences qui viendraient s’ajouter aux accords préliminaires déjà obtenus. Une transformation du rôle et du statut de l’Iran pourrait aussi compromettre les perspectives de l’axe de transport Nord-Sud, essentiel pour l’Arménie via le territoire iranien, ce qui aggraverait encore l’isolement logistique du pays. L’affaiblissement de l’Iran pousserait enfin l’Arménie à chercher la solution à ses plus graves problèmes de sécurité en Occident, en plaçant ses espoirs dans l’Union européenne, les États-Unis, la France, ainsi que dans l’Inde, tous éloignés de plusieurs milliers de kilomètres de la région, mais avec lesquels il existe déjà une certaine coopération dans le domaine militaro-technique. La fragmentation de l’Iran et l’apparition d’une situation incontrôlable sur son territoire pourraient aussi faire de l’Arménie une cible potentielle d’attentats terroristes. Comment évaluez-vous la politique du gouvernement arménien dans les conditions de cette guerre, dont les conséquences peuvent être extrêmement graves pour toute la région ? Dans les conditions actuelles, les marges de manœuvre de la politique étrangère arménienne sont très limitées, car le pays se trouve au point de convergence des intérêts de plusieurs centres de puissance, dans une position de grande vulnérabilité. D’un côté, l’Arménie entretient des relations complexes et embrouillées avec la Russie, pourtant considérée comme alliée au titre de plusieurs engagements internationaux. De l’autre, elle cherche à approfondir ses relations avec l’Occident, en particulier avec l’Union européenne et les États-Unis, tout en n’ayant toujours pas normalisé ses rapports avec l’Azerbaïdjan et la Turquie, qui continuent de la menacer. Dans ce contexte, Erevan doit s’efforcer de maintenir une position de neutralité et de prudence, afin d’éviter que le pays ne soit entraîné dans le tourbillon de la guerre. Parallèlement, il aurait été important que l’Arménie adresse sans tarder un message clair à l’Iran ami et à son peuple, à la suite de l’assassinat du guide spirituel du pays ainsi que de centaines de civils innocents, parmi lesquels des enfants. Or, les autorités arméniennes ont sensiblement tardé à le faire, et ce message n’a été formulé qu’après ceux de l’Azerbaïdjan, dont le président s’est même rendu à l’ambassade d’Iran à Bakou pour présenter personnellement ses condoléances. Il est heureux, au moins, que les autorités arméniennes aient félicité le nouveau guide spirituel iranien pour son élection en cette période particulièrement difficile. Ce sont là des questions extrêmement sensibles, et les autorités arméniennes doivent aussi tenir compte de l’existence de notre importante communauté en Iran, dont les membres subissent eux aussi, au moins sur les plans moral et matériel, les conséquences des frappes américano-israéliennes. Le ministère arménien des Affaires étrangères communique d’ailleurs très peu sur le travail accompli par l’ambassade d’Arménie à Téhéran concernant une éventuelle évacuation des citoyens arméniens, ou encore sur les actions menées avec nos structures communautaires, non seulement dans la capitale, mais aussi à Ispahan et à Tabriz. On ne sait pas non plus si, lorsque cela est nécessaire, une aide concrète est fournie à nos compatriotes. Cela étant, une certaine prudence et une certaine modération s’imposent aussi dans ce domaine, afin que les messages adressés à l’Iran ne soient pas interprétés par l’Occident, et d’abord par les États-Unis, comme des gestes de soutien politique à Téhéran, avec toutes les conséquences négatives que cela pourrait entraîner pour l’Arménie. L’essentiel est d’empêcher toute utilisation du territoire arménien pour mener des frappes contre l’Iran et, de manière plus générale, de s’abstenir de toute déclaration anti-iranienne qui pourrait, elle aussi, avoir des effets imprévisibles. À votre avis, si la route TRIPP avait déjà été opérationnelle, quel scénario aurait été le plus probable dans la région ? Dès le moment où les États-Unis et Israël ont lancé leur attaque contre l’Iran, celui-ci a considéré comme des cibles légitimes les bases militaires américaines installées sur le territoire des États voisins. Tout en frappant Israël à l’aide de missiles et de drones, Téhéran a également visé ces espaces. L’Iran a officiellement averti les pays du Golfe que ses frappes cesseraient s’ils expulsaient de leur sol les bases militaires américaines. Dans ce contexte, si la route TRIPP avait déjà été mise en service dans la zone jouxtant la frontière arméno-iranienne par la société arméno-américaine, TRIPP Development Company, il est très probable que l’Iran l’aurait lui aussi considérée comme un objet menaçant sa sécurité, d’autant que plusieurs responsables officiels iraniens s’étaient déjà exprimés de manière très critique à l’égard de ce projet. Certes, la route TRIPP n’est pas en soi une infrastructure militaire. Mais le seul fait qu’elle porte le nom du président américain qui a lancé l’attaque contre l’Iran aurait déjà suffi pour que Téhéran la considère comme une cible légitime et la frappe. Les conséquences auraient alors été très lourdes, non seulement pour les infrastructures liées à cette route, mais aussi pour les localités arméniennes proches de la frontière. Dans le contexte des frappes en direction du Nakhitchevan et des affrontements sur la frontière irano-azerbaïdjanaise, quels risques peuvent apparaître pour l’Azerbaïdjan ? Il faut rappeler qu’avant même la chute d’un drone iranien sur l’aéroport du Nakhitchevan, la partie azerbaïdjanaise avait déjà entamé des actions provocatrices, notamment par le déploiement de troupes à la frontière irano-azerbaïdjanaise. Il ne fait guère de doute que l’Azerbaïdjan s’est retrouvé dans une situation particulièrement délicate en raison de cette guerre. D’un côté, sa proximité avec l’Iran et le soutien indirect qu’il aurait apporté à Israël lors de la guerre de douze jours de juin 2025 créent des risques réels pour le régime de Bakou, risques que celui-ci cherche précisément à éviter. De l’autre côté, l’Azerbaïdjan est lié à Israël par des obligations et une étroite coopération militaro-technique. C’est en partie grâce à cette coopération qu’il a pu prendre l’avantage lors de la guerre des 44 jours de 2020 en Artsakh. Il est évident qu’Israël a constamment cherché, et continuera de chercher à obtenir en contrepartie un soutien concret du régime de Bakou dans ses opérations dirigées contre l’Iran, ce que l’Azerbaïdjan s’efforce néanmoins d’éviter. Téhéran a, de son côté, officiellement démenti avoir frappé le Nakhitchevan. Si l’Iran avait réellement voulu viser l’Azerbaïdjan, ses frappes auraient plutôt touché les aéroports situés dans les territoires occupés de l’Artsakh, à Varanda (Fizuli) et à Kovsakan (Zangilan), tout près de sa frontière, ainsi que les prétendus “ villages intelligents ” auxquels ont participé des entreprises israéliennes et au sujet desquels il existe de sérieux soupçons quant à leur usage militaire au profit d’Israël. À partir de là, on peut conclure que ce qui s’est produit au Nakhitchevan relevait très probablement d’une provocation organisée par les services spéciaux israéliens afin d’entraîner l’Azerbaïdjan dans une guerre contre l’Iran. Après cet épisode, le dirigeant du régime de Bakou a tenu des propos menaçants, a retiré son personnel diplomatique de l’Iran et a fermé la frontière. Mais ces gestes relevaient surtout de la mise en scène. Après des contacts avec les autorités iraniennes, la direction azerbaïdjanaise a finalement reculé et rouvert la frontière. Il ne s’agissait pas tant d’un geste de bonne volonté que de la prise de conscience des conséquences qu’aurait pu entraîner une implication directe de Bakou dans la guerre contre l’Iran s’il avait mordu à l’hameçon israélien. Tout cela montre que l’Azerbaïdjan n’est pas prêt à payer un prix aussi élevé en échange des services rendus par Israël. Il n’en demeure pas moins que cet épisode risque d’avoir, à l’avenir, des effets négatifs sur les relations israélo-azerbaïdjanaises. Peut-on qualifier l’Azerbaïdjan de « proxy » d’Israël ou de partenaire militaire régional ? Si oui, pourquoi ? Depuis la guerre des 44 jours de 2020, l’Azerbaïdjan peut d’abord être considéré comme un État « proxy » de la Turquie, car c’est en raison de l’implication active et directe d’Ankara que le régime de Bakou a pu remporter ses succès, ce qui a ensuite entraîné un renforcement très net de l’influence turque, non seulement sur les forces armées azerbaïdjanaises, mais aussi sur l’ensemble du système politique du pays. Erdoğan rappelle d’ailleurs constamment à Aliev l’aide fournie pendant la guerre, et sur les grands dossiers régionaux, y compris celui du prétendu « corridor du Zanguézour », ainsi que dans le contexte des tensions entre la Russie et l’Azerbaïdjan, Bakou agit en consultation étroite avec Ankara. Cela étant, on peut aussi considérer, dans une certaine mesure, que l’Azerbaïdjan constitue un « proxy » d’Israël ou, à tout le moins, l’un de ses partenaires régionaux dans le Caucase du Sud. Pendant la guerre des 44 jours, les drones israéliens ne se contentaient pas de frapper les positions arméniennes, ils effectuaient aussi des missions de reconnaissance contre l’Iran, et certains cas de destruction de ces appareils dans l’espace aérien iranien avaient été signalés. Lors de la guerre de douze jours de juin 2025, l’Iran soupçonnait sérieusement Bakou d’avoir mis son espace aérien à la disposition de l’aviation militaire israélienne. Après la guerre, Téhéran a officiellement demandé des explications à Bakou sur ce point. Même si ce dernier a tenté de démentir ces accusations, cela n’a naturellement pas dissipé les soupçons iraniens. Comme on l’a déjà souligné, après la guerre des 44 jours, des entreprises israéliennes ont construit dans les territoires occupés de l’Artsakh des aéroports et des “ villages intelligents ” qui constituent en réalité des bases militaires israéliennes pouvant être utilisées à tout moment contre l’Iran. En ce sens, l’Azerbaïdjan apparaît à la fois comme le « proxy » de la Turquie et de celui d’Israël, ce qui place le régime de Bakou dans une situation particulièrement délicate, puisque ces deux États sont eux-mêmes concurrents et poursuivent des intérêts contradictoires. Comment interprétez-vous la politique menée par la Turquie au cours de ce conflit ? Quels calculs stratégiques peuvent expliquer les choix d’Ankara ? Bien que la Turquie soit l’alliée des États-Unis dans le cadre de l’OTAN, elle avait, avant la guerre, déployé d’importants efforts de médiation pour tenter de parvenir à une solution négociée entre Washington et Téhéran sur la question du programme nucléaire iranien. L’Iran n’a cependant pas réellement fait confiance à cette initiative turque et a préféré la médiation d’Oman. La Turquie est profondément préoccupée par l’attaque américano-israélienne contre l’Iran, parce que, dans cette alliance, le second grand pôle de puissance au Moyen-Orient est précisément Israël, qui constitue l’un de ses principaux rivaux régionaux. À Ankara, il existe une conviction selon laquelle, si le tandem États-Unis-Israël parvient à vaincre l’Iran, alors le rôle et le poids d’Israël augmenteront considérablement dans la région, et la Turquie devra se résigner à cette nouvelle réalité, ce qui ne correspond nullement à ses intérêts. De plus, un renversement du régime iranien, ou une fragmentation de l’Iran, pourrait avoir des conséquences imprévisibles pour la Turquie voisine, qu’il s’agisse de flux migratoires incontrôlés, de répercussions économiques majeures ou encore d’une réactivation du facteur kurde. Or, la question kurde est, pour Ankara, un sujet d’une extrême sensibilité, directement lié à sa sécurité nationale. C’est précisément pour cette raison que la Turquie avait lancé des opérations militaires dans certaines parties de la Syrie, afin d’affaiblir les Kurdes syriens. Il est d’ailleurs particulièrement préoccupant pour Ankara de voir le tandem américano-israélien chercher à impliquer, comme force terrestre potentielle contre l’Iran, les forces armées du Kurdistan irakien, entraînées par les services spéciaux américains et israéliens. Dans ce contexte, il n’est pas surprenant que, face aux missiles iraniens dirigés vers le territoire turc, Ankara se soit exprimé avec retenue. Les autorités turques soupçonnent en effet qu’il puisse s’agir d’une provocation américaine ou israélienne destinée à entraîner la Turquie dans des représailles contre l’Iran, ce qu’elles cherchent justement à éviter, se contentant d’adresser un avertissement à Téhéran. Il n’est d’ailleurs pas exclu qu’Ankara ait conseillé à son « petit frère » de Bakou de ne pas céder non plus aux provocations israéliennes et de ne pas se laisser entraîner dans la guerre contre l’Iran. C’est sans doute ce qui explique qu’Erdoğan poursuive ses efforts de médiation, multipliant les entretiens téléphoniques avec les dirigeants iraniens et américains afin d’obtenir un cessez-le-feu et de ramener les parties autour de la table des négociations. Comment appréciez-vous l’hypothèse selon laquelle la Turquie pourrait être la prochaine cible d’Israël dans la région ? Comme on l’a déjà indiqué, la Turquie et Israël sont de sérieux rivaux, aussi bien au Moyen-Orient que dans le Caucase du Sud. Entre eux se joue une lutte sans concession pour le renforcement de leurs positions dans ces deux espaces. Après l’envoi, en 2010, de la flottille pour Gaza, puis l’assaut donné par les forces spéciales israéliennes contre le navire Mavi Marmara, les relations turco-israéliennes sont officiellement entrées dans une phase de confrontation ouverte. Les efforts déployés par les États-Unis, alliés des deux pays, pour les réconcilier se sont révélés vains. À partir de ce moment-là, le lobby juif aux États-Unis, qui jusque-là soutenait activement la Turquie, s’est clairement retourné contre Ankara, en cherchant à convaincre les élites américaines que la Turquie d’Erdoğan n’était plus un allié fiable, mais une puissance poursuivant désormais son propre agenda au Moyen-Orient et dans les régions voisines, en contradiction avec les intérêts américains. Ces jugements avaient d’ailleurs trouvé une confirmation indirecte dès 2003, lorsque la Turquie avait refusé de mettre son territoire à la disposition des forces américaines lors de l’invasion de l’Irak. Plus récemment, après la chute de Bachar al-Assad en Syrie, la Turquie a réussi à imposer son protégé à Damas et à prendre presque totalement le contrôle du pays, à l’exception des régions méridionales peuplées de Druzes, où Israël a, pour sa part, étendu sa propre influence, opposant ainsi directement sa présence à celle d’Ankara. Les deux pays sont également en concurrence ouverte dans le Caucase du Sud, notamment dans leur volonté respective de garder le régime de Bakou sous leur influence. Dans ce contexte, il n’est nullement étonnant que, dans certains cercles politico-militaires israéliens, circule l’idée selon laquelle, après l’Iran, la prochaine cible de Tel-Aviv pourrait effectivement être la Turquie. Cette perspective est très bien comprise à Ankara. Les efforts turcs pour faire cesser rapidement la guerre et ramener les parties à la table des négociations ne découlent donc pas d’une sympathie particulière pour l’Iran, ni même d’un quelconque esprit de bon voisinage, mais bien d’une inquiétude stratégique profonde. Erdoğan sait parfaitement que si Netanyahou a déjà réussi à convaincre Trump, à deux reprises, de lancer une opération militaire d’envergure contre l’Iran, rien n’exclut qu’il tente demain de le pousser à faire de même contre la Turquie, d’autant que celle-ci, bien qu’alliée des États-Unis, n’apporte aucune aide décisive à Washington dans cette confrontation. Selon vous, jusqu’où l’Iran peut-il aller dans ce conflit ? Aux États-Unis, certains affirment avoir été surpris par la stratégie iranienne visant les pays du Golfe, où se trouvent des bases militaires américaines. Pourtant, l’Iran n’a jamais dissimulé cette intention. Bien au contraire, il a toujours affirmé publiquement que si une agression de cette nature était menée contre lui, les installations militaires américaines présentes dans les pays voisins deviendraient pour lui des cibles légitimes. Il apparaît aujourd’hui clairement que le blitzkrieg (guerre éclair) du tandem américano-israélien a échoué. Le calcul selon lequel l’élimination du guide spirituel iranien et de la direction politico-militaire du pays entraînerait l’effondrement du régime ne s’est pas vérifié. Désormais, même certains experts américains reconnaissent que l’Iran s’était bien mieux préparé à cette guerre que les États-Unis et Israël ne l’avaient imaginé. Tout porte à croire que Téhéran a étudié avec sérieux les leçons de la guerre de douze jours de juin 2025 et qu’il a eu le temps d’adapter en profondeur sa tactique et sa stratégie. La capacité de l’Iran à mener des frappes de riposte décentralisées crée un effet de surprise réel pour les États-Unis et Israël. Contrairement à ce qui s’était passé en 2025, des informations circulent selon lesquelles l’aide apportée à Téhéran par la Russie et la Chine ne se limite plus à un soutien politique et diplomatique, mais inclut également la fourniture de renseignements permettant d’ajuster plus précisément les frappes iraniennes contre des objectifs militaires israéliens et américains. Dans certains milieux d’expertise, on avance que le fait pour l’Iran de frapper non seulement les bases militaires américaines présentes dans les pays du Golfe, mais aussi des cibles civiles, pourrait conduire Téhéran à une forme de « suicide » politique. Peut-on donc parler en effet d’une forme de « suicide » politique au regard des actions menées par Téhéran ? La nouvelle tactique iranienne repose manifestement sur un autre calcul. Il s’agit d’abord de montrer aux pays du Golfe que les États-Unis, qu’ils considèrent comme leur allié stratégique, sont incapables de les protéger, qu’eux-mêmes sont désormais entraînés dans la guerre, et que si l’Iran doit être détruit, il infligera auparavant le maximum de dommages à ces pays alliés de Washington. Le pari consiste à pousser ces États à exiger des États-Unis qu’ils mettent rapidement fin à la guerre, puisqu’eux-mêmes en subissent directement les conséquences et que Washington ne remplit ni sa promesse ni son obligation de les défendre. L’objectif est donc de discréditer les États-Unis en tant que superpuissance aux yeux de leurs alliés subalternes, ainsi que des États restés neutres. Parallèlement, en menaçant de fermer le détroit d’Ormuz et en frappant des installations pétrolières, l’Iran a réussi à dégrader fortement la situation sur le marché mondial de l’énergie. Les prix ont fortement augmenté, ce qui ne manquera pas d’avoir des effets négatifs sur l’économie mondiale. Ici encore, le calcul paraît clair : pousser les grands centres d’affaires et les grands intérêts économiques mondiaux à faire pression sur Washington pour exiger l’arrêt immédiat des opérations militaires et un retour à la table des négociations. L’Iran sait parfaitement qu’il n’a pas la capacité, sur le strict plan militaire, de résister durablement à une superpuissance comme les États-Unis soutenus par Israël. C’est pourquoi il a déplacé l’affrontement hors du seul champ militaire, vers celui de l’économie mondiale, du marché des hydrocarbures et de la crédibilité internationale, en essayant de contraindre un tandem militairement supérieur à renoncer à ses objectifs. Les premiers effets de cette tactique sont déjà visibles. Certains alliés de l’OTAN, loin de se joindre aux frappes contre Téhéran, critiquent désormais ouvertement la politique de Washington et demandent l’arrêt de cette guerre aux conséquences potentiellement catastrophiques. Seul le temps permettra de savoir laquelle des deux tactiques en présence s’avérera finalement la plus efficace. ■ (1) Historien de l’Arménie contemporaine, spécialiste de l’histoire du Génocide arménien et de la « question arménienne ». Armen Marukyan travaille au sein de l’Académie nationale des sciences de la République d’Arménie.