L’Arménie sur le fil du rasoir

par Varoujan MARDIKIAN

L’administration Pachinian, qui se retrouve dans une situation inconfortable due à ses relations avec les différents protagonistes du conflit, garde profil bas dans ses prises de position.

Voisine immédiate de l’Iran, l’une de ses deux voies de communication avec l’étranger, d’un côté, liée aux Etats-Unis par le développement de ses relations et le projet de Route Trump, de l’autre : l’Arménie vit une séquence politique délicate, qui se traduit par un positionnement d’une extrême prudence. Suite à la première réunion du Conseil national de sécurité convoquée par Nikol Pachinian, au lendemain des premières frappes aériennes américaines et israéliennes contre l’Iran, le Premier ministre a publié un communiqué indiquant que “ les participants à la session ont exprimé leurs profonds regrets face à ces événements malheureux, ont présenté leurs condoléances aux victimes et ont souligné la nécessité d’un rétablissement rapide de la paix ”.
Autrement dit, Erévan s’en tient au service minimum pour s’épargner toute accusation de parti pris. On notera d’ailleurs que l’administration arménienne, dans son souci d’observer une neutralité absolue, s’est abstenue de faire le moindre commentaire sur la campagne militaire américano-israélienne.

Cette première réaction officielle donnera le ton du positionnement d’Erévan. Le 2 mars, les dirigeants arméniens ont présenté leurs condoléances à leurs homologues iraniens suite au décès du Guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, et d’autres hauts responsables du régime et citoyens ordinaires tués lors des frappes américano-israéliennes. “ Nous suivons avec une grande préoccupation l’évolution de la situation en Iran. En ces moments difficiles, nous gardons l’espoir d’un rétablissement rapide de la paix et de la stabilité au Moyen-Orient ”, a écrit Nikol Pachinian au président iranien Massoud Pezeshkian.

Le 11 mars, au Parlement européen, Nikol Pachinian a abordé le sujet dans son discours sur les grandes orientations de la politique arménienne. “ L’Iran est un ami fidèle, un voisin millénaire. Vous avez déjà pu constater l’étendue de nos relations avec les Etats-Unis. Les Emirats arabes unis, le Qatar, Oman, le Koweït, la Jordanie, le Liban, Bahreïn et la Syrie sont de précieux partenaires. Nous avons récemment franchi une étape historique avec l’Arabie saoudite en établissant des relations diplomatiques. Face à une crise internationale d’une telle ampleur, nous sommes un petit Etat modeste et il ne nous reste qu’à prier pour le repos des âmes de toutes les victimes et à appeler les dirigeants des pays partenaires à la sagesse, afin de trouver au plus vite des solutions diplomatiques. ”

 Le pouvoir accusé de négligence
Sur le front intérieur, les premiers jours de la guerre ont donné lieu à une passe d’armes entre l’opposition et le pouvoir. Intervenu le 28 février dans un contexte préélectoral, le déclenchement du conflit a coïncidé avec la tournée effectuée par Nikol Pachinian et de hauts responsables de son parti, le Contrat civil, dans les provinces méridionales d’Armavir et d’Ararat, dans le but de séduire les électeurs de ces régions en prévision des législatives. Le Premier ministre a diffusé en direct sur Facebook une vidéo où l’on voit ces responsables politiques discuter dans la bonne humeur et manger des tartes dans un bus, et Nikol Pachinian jouer aux cartes et au backgammon avec certains habitants.
Ces scènes de joie ont déclenché la colère de l’opposition, qui a accusé le Premier ministre de négliger les graves répercussions potentielles de la guerre pour le pays. Après avoir eu un échange virulent sur le sujet, le 4 mars, à l’Assemblée nationale, avec une députée de l’opposition, Nikol Pachinian a rejeté les critiques, le lendemain, devant les journalistes, en précisant que le gouvernement avait “ créé un groupe de travail [sur l’Iran], il y a un an ou un an et demi ”, pour parer à toute éventualité.

 Des conséquences limitées, à ce stade, pour l’Arménie
Erévan n’a pas exhorté jusqu’à présent ses ressortissants à quitter l’Iran. Le gouvernement s’est contenté de conseiller aux Arméniens vivant en Iran, en Israël et dans les pays du Golfe de prendre des précautions en matière de sécurité. Mais quand bien même, au stade actuel, il n’y a pas de raison de céder à la panique, les frappes américaines et israéliennes ont déjà eu et vont entraîner des conséquences, limitées mais concrètes, pour l’Arménie et les relations arméno-iraniennes.
La première renvoie au fait que des ressortissants de 41 pays – issus des Etats voisins, des continents américain et européen, des régions eurasienne et pacifique, du Moyen-Orient et d’Afrique – ont été évacués d’Iran via l’Arménie, durant la première semaine de guerre.

La deuxième incidence a trait à l’annulation, dès le début du conflit, de milliers de vols réguliers à destination et en provenance des pays du Moyen-Orient. Des centaines de ressortissants arméniens se sont retrouvés bloqués, du coup, dans les Etats du golfe Persique, principalement aux Emirats arabes unis (EAU). Face à la paralysie des aéroports du pays, des centaines de ressortissants arméniens – en grande majorité des touristes – ont dû attendre plusieurs jours pour retrouver leurs foyers. Certains sont rentrés directement depuis les EAU, à bord d’avions affrétés par la compagnie émiratie FlyDubai, d’autres via Mascate, la capitale d’Oman, à la faveur de vols spéciaux assurés par la compagnie arménienne FlyOne, à l’organisation desquels a contribué l’ambassade d’Arménie à Abou Dhabi. Seul problème, mais de taille : les Arméniens ont dû débourser plus de 1 200 dollars (1 050 euros) par billet à FlyOne pour leur rapatriement. 

Par ailleurs, la frontière entre les deux pays a été brièvement fermée à deux reprises, en raison de problèmes techniques qui ont sensiblement ralenti le trafic de marchandises arméno-iranien. Téhéran est un partenaire commercial majeur pour Erévan, le volume des échanges bilatéraux ayant atteint environ 670 millions d’euros en 2025. L’Iran représente également, avec la Géorgie, l’un des deux liens de l’Arménie avec le monde extérieur, ainsi qu’une voie de transit essentielle pour ses opérations commerciales avec les Etats du Golfe, la Chine et d’autres nations asiatiques.

L’impact de la guerre se ressent également dans la vie quotidienne des Arméniens. Quelques jours après le déclenchement du conflit, l’Iran, un des principaux fournisseurs de produits alimentaires et agricoles à l’Arménie, a interdit l’exportation de ces produits pendant deux semaines, afin de satisfaire la demande intérieure en cette période critique. Les prix ont alors augmenté en Arménie, notamment ceux des fruits et légumes qui occupent une place très importante dans les magasins et sur les marchés arméniens. Durant toute l’année, des camions transportent des milliers de tonnes de tomates, choux, carottes, concombres, pastèques, melons, agrumes et fraises de l’Iran vers l’Arménie.

Enfin, Nikol Pachinian a considéré le 12 mars que le conflit en cours risquait de retarder l’ouverture de la Route Trump, car celle-ci “ n’est pas une priorité actuellement pour l’administration américaine, compte tenu de la situation et de ses priorités ”. 

Le Nakhitchevan frappé par un drone


Coup de chaud entre l’Iran et l’Azerbaïdjan ! Suite à l’attaque le 5 mars d’un drone qui a endommagé l’aéroport de Nakhi-tchevan et fait plusieurs blessés, après avoir atterri près d’une école, Bakou a immédiatement vu la main de Téhéran derrière cette affaire : le président Ilham Aliev a dénoncé un “ acte de terrorisme commis contre l’Azerbaïdjan par l’Iran, qui le regrettera ”, et le ministère des Affaires étrangères s’est réservé le droit de prendre des “ mesures de représailles appropriées ”.


Face à ces accusations, le chef d’état-major des forces armées iraniennes a démenti “ tout lancement de drones en direction de l’Azerbaïdjan ”, et le vice-ministre des Affaires étrangères, Kazem Gharibabadi, a déclaré à un média azerbaïdjanais que son pays ne frapperait les Etats voisins que si des bases militaires situées sur leur territoire étaient utilisées pour lancer des attaques contre l’Iran. De son côté, le ministre des Affaires étrangères, Abbas Araghtchi, a exprimé ses “ regrets ” et souhaité un “ prompt rétablissement aux citoyens azerbaïdjanais blessés lors de cet incident ”, avant de stigmatiser le rôle joué par Israël dans ces attaques visant “ à détourner l’attention du public et à nuire aux relations entre l’Iran et ses voisins ”.    


par Harout Mardirossian • 2 octobre 2026
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