Un avenir toujours plus sombre

Par Tigrane YEGAVIAN

Est-ce que le gouvernement arménien fait le nécessaire pour venir en aide aux 
Arméniens d’Iran et du Liban? Quel est l’état de leur situation à quelques semaines du déclenchement de la guerre israélo-américaine ?

Les conséquences humaines de cette guerre pourraient être particulièrement lourdes pour les communautés arméniennes du Moyen-Orient. L’Iran abrite une ancienne communauté concentrée à Téhéran, en moindre mesure à Tabriz et Ispahan, qui a historiquement bénéficié d’une certaine stabilité. Un effondrement de l’État iranien provoquerait probablement un exode massif, y compris parmi les Arméniens. Le Liban constitue un autre foyer de vulnérabilité. L’escalade militaire entre Israël et le Hezbollah entraîne des frappes sur le territoire libanais et provoque des déplacements massifs de population. Les Arméniens du Liban, qui ont déjà subi la crise économique et l’explosion du port de Beyrouth, pourraient être confrontés à une nouvelle vague d’instabilité. Face à ces risques, une question centrale se pose : l’État arménien est-il prêt à accueillir et à protéger les populations arméniennes susceptibles d’être déplacées par ce conflit ? Jusqu’à présent, les initiatives du gouvernement semblent limitées. Aucune déclaration de solidarité, aucun message, si ce n’est les efforts considérables déployés par les ambassades d’Arménie aux Émirats arabes unis et à Oman pour évacuer les ressortissants arméniens bloqués à Dubaï et à Abu Dhabi. Il n’existe pas de stratégie clairement visible visant à organiser un éventuel accueil de réfugiés ou à mobiliser les ressources de la Diaspora. Cette situation rappelle une faiblesse structurelle de la politique arménienne contemporaine. Malgré l’importance démographique et historique de la Diaspora, l’État arménien peine à élaborer une politique cohérente à son égard, notamment en situation de crise. 

Dans ce contexte de bouleversement régional, la voix du catholicos Aram Ier de la Grande Maison de Cilicie s’est élevée avec une gravité particulière. Le 3 mars 2026, le bureau de presse du Catholicossat publiait une déclaration d’une sobriété alarmante : “ La guerre déclenchée par les États-Unis et Israël contre l’Iran a effectivement englobé l’ensemble du Moyen-Orient. Elle a entraîné des morts, la panique, l’incertitude et une anxiété généralisée. Les communautés arméniennes des pays du Moyen-Orient ont naturellement été affectées, à des degrés divers, par les conséquences de cette guerre ”. Une session extraordinaire de l’Administration nationale centrale a été convoquée sous sa présidence. Sa Sainteté Aram Ier a lui-même tenté, avec difficulté, de prendre contact avec le primat du diocèse arménien de Téhéran, Mgr Sebouh Sargsyan, et les dirigeants de la communauté arménienne le matin du 16 juin 2025, lors de la première grande offensive, pour s’assurer que la communauté n’avait pas été directement touchée. Mais la situation a depuis considérablement évolué. Les représentants de la Grande Maison de Cilicie peinent à établir un contact régulier avec les trois diocèses en Iran (Téhéran, Tabriz et Ispahan) depuis le déclenchement des opérations américano-israéliennes de mars 2026. Cette rupture du lien pastoral entre le Catholicossat et ses fidèles iraniens dit, à elle seule, l’ampleur du chaos en cours. Depuis le déclenchement des hostilités, les autorités arméniennes ont été incapables de contacter les Arméniens d’Iran, les communications mobiles ayant été restreintes et même les connexions satellitaires Starlink brouillées. 

En Iran : une communauté stable mais sous pression
Pour l’instant, les informations provenant des responsables communautaires indiquent que les Arméniens n’ont pas subi de pertes humaines directes liées aux frappes et aux tensions militaires. Toutefois, plusieurs incidents ont été signalés. Le bâtiment du quotidien arménien Alik, principal organe de presse de la communauté arménienne de Téhéran fondé en 1931, a été endommagé lors d’explosions à proximité. Les responsables communautaires signalent également des dégâts matériels dans certains quartiers où vivent des Arméniens, des coupures d’internet et de communications qui compliquent les contacts avec l’extérieur et une atmosphère d’incertitude liée à l’évolution du conflit. La plupart des familles arméniennes restent cependant chez elles et tentent de poursuivre une vie quotidienne relativement normale, contrairement aux Arméniens vivant dans certaines zones directement exposées à la guerre au Moyen-Orient. Autre élément notable : les autorités arméniennes chargées de la Diaspora indiquent ne pas avoir reçu de demandes massives d’évacuation vers l’Arménie, ce qui montre que la communauté ne se trouve pas dans une situation d’exode. La presse arménienne d’Iran, notamment Alik, insiste également sur la loyauté civique des Arméniens envers l’État iranien et sur leur participation à la société iranienne. Ce discours traditionnel vise à éviter toute suspicion envers la minorité chrétienne dans un contexte de tension géopolitique. En revanche, les inquiétudes sont fortes sur le plan économique et social. Les sanctions internationales, la perturbation des échanges et l’instabilité politique fragilisent les entreprises arméniennes, souvent actives dans le commerce, l’artisanat et les professions libérales.

Au Liban : la guerre aggrave une crise déjà profonde
La situation paraît tout aussi préoccupante au Liban. La communauté arménienne libanaise, qui comptait encore 150 000 personnes dans les années 1970, a été profondément affectée par la crise économique déclenchée en 2019. Aujourd’hui, les estimations tournent plutôt autour de 70 000 à 90 000 personnes. Un chiffre revu continuellement à la baisse en raison des secousses multiples qui ébranlent le pays depuis la crise de 2019. La guerre actuelle survient dans un pays déjà en situation de quasi effondrement économique. 
Pour les Arméniens du Liban, cela signifie que les institutions communautaires fonctionnent dans des conditions extrêmement précaires. Les écoles arméniennes ont vu leurs effectifs diminuer en raison de l’émigration. De nombreuses familles dépendent désormais de l’aide des leurs à l’étranger pour payer les frais scolaires ou médicaux. Les écoles ont fermé, puis rouvert, sans que les enfants en état de stress ne puissent retourner dans leurs salles de classe en masse. À Bourdj-Hammoud, la population vit au rythme des drones et des bombes israéliens lâchés à quelques kilomètres seulement et dans la crainte d’une extension des bombardements. Les commerces, ateliers et petites entreprises arméniennes en subissent déjà les effets, comme la baisse de l’activité économique, la perturbation des transports et l’augmentation du coût des produits importés. Les responsables communautaires craignent qu’une nouvelle guerre pousse une autre vague de départs, ce qui affaiblirait encore davantage la présence arménienne dans un pays qui a longtemps été l’un des poumons de la Diaspora. 

par La Rédaction 4 avril 2026
Le sommaire de notre numéro 539 d'avril 2026
par Harout MARDIROSSIAN 4 avril 2026
En ce mois d’avril, France Arménie fête ses 44 ans, et reste le plus ancien journal arménien en activité de la Diaspora française. Au moment où vous allez ouvrir ce magazine chez vous, je vous invite, si vous avez un ordinateur, une tablette ou votre téléphone, à vous rendre sur le site france-armenie.fr. En effet, comme nous nous y étions engagés, notre site a fait peau neuve. Vous y retrouverez les articles parus depuis le début de l’année dans la version papier. Nos archives aussi ont été totalement numérisées grâce à votre soutien financier et vont s’insérer prochainement dans ce nouveau site. Tout en conservant notre version papier, vous pourrez retrouver sur le site france-armenie.fr, chaque jour, chaque semaine, des articles d’analyse et de décryptage de l’actualité arménienne faisant plus que jamais de France Arménie, le lien précieux entre tous les Arméniens. Mais, vous le savez, l’actualité de qualité a un coût et dans un contexte économique compliqué et la baisse des recettes publicitaires, plus que jamais nous avons besoin de vous car nous ne voulons pas voir s’arrêter la formidable aventure que constitue France Arménie. Face aux fake news, à l’IA, à tous les faux comptes sur les réseaux sociaux qui distillent quotidiennement la haine et le mensonge, les médias comme le nôtre sont, eux, périssables. Aussi, nous comptons sur vos abonnements, vos publicités et surtout sur vos dons pour pérenniser ce magazine et désormais sa version en ligne. Ce constat est d’autant plus vrai quand on regarde le climat délétère dans lequel l’Arménie sombre chaque jour, quand on voit les reculs de la Cause arménienne comme par exemple le licenciement d’Edita Gzoyan, la directrice du Musée du Génocide de Dzidzernagapert, pour avoir remis un livre sur l’Artsakh à JD Vance. Car dans cette Arménie, il ne faut plus prononcer le mot Artsakh, ne plus regarder l’Ararat, ne plus être fier de son histoire millénaire. Au contraire, il faut dénigrer son Eglise, sa Constitution, ses journalistes, ses chercheurs… Dans cette « Arménie réelle », on peut s’attendre à tout et notamment à un usage immodéré et partisan de la Justice pour régler des comptes avec ses opposants et se maintenir au pouvoir sous le regard bienveillant de l’Europe. On peut donc envisager, sans trop se tromper, que tout sera mis en œuvre pour assurer la victoire du pouvoir en place, au nom de la paix et de la démocratie. Tout cela pour plaire et complaire à la Turquie et à l’Azerbaïdjan pour une paix dont on sait qu’elle n’est pas garantie car aucun garant, pas même Trump et encore moins Macron, ne se portera au secours de l’Arménie si elle devait être menacée. L’Iran, le Liban, la Syrie, le Vénézuela, l’Ukraine, Gaza et la Palestine sont des exemples frappants que l’ordre mondial est en train de vaciller et qu’il faut se préparer à toutes les éventualités. En ce sens, l’Arménie et l’Artsakh ont servi de terrains de tests pour ce que nous voyons aujourd’hui. A partir du moment où l’Azerbaïdjan use de la force pour procéder à un nettoyage ethnique, un génocide, sans que la communauté internationale ne bouge le petit doigt, n’impose des sanctions et qu’elle se contente de promettre de l’aide humanitaire tout en faisant le commerce du gaz et du pétrole avec le bourreau d’un peuple, pourquoi en serait-il autrement pour ces autres pays, ces autres peuples ? Deux choix s’offrent désormais à nous, Arméniens de France : marcher la tête baissée, courber l’échine ou marcher la tête haute, continuer à revendiquer inlassablement « Justice pour le peuple arménien », être solidaire de sa Mère Patrie et œuvrer pour son indépendance et sa sécurité. Les commémorations du 24-Avril prochain nous donneront de nouveau l’occasion de répondre à ce choix. Il y aura ceux qui resteront chez eux à commémorer intérieurement et il y aura, nous l’espérons, la très grande majorité qui participera activement pour que vive la Cause arménienne.
par Alexandre MALEK AZARIAN 4 avril 2026
“ A Paris, on lève les yeux vers le ciel pour voir le soleil. A Téhéran, on les lève pour savoir si l’on va survivre ”. Je pense à ma cousine en ces heures sombres et à toutes les personnes qui tentent de vivre tant bien que mal dans une capitale qui sent la poudre et le sang. Ma cousine habite juste derrière l’église Sourp Sarkis à Téhéran, où un missile s’est abattu aux premières heures de l’attaque israélo-américaine, début mars. C’est curieux comment l’être humain peut réagir face à une situation éprouvante : j’ai paniqué en apprenant la nouvelle et passé ma journée à essayer de joindre ma cousine. Il faut savoir que les autorités du pays bloquent Internet et menacent de poursuites ceux qui tentent de contourner les restrictions. Le black-out d’Internet dépasse désormais les 120 heures, avec une connectivité qui demeure au point mort. Après plus de 48 heures angoissantes, je réussis, je ne sais comment, à la joindre, et alors que ma voix trahit une angoisse réfrénée, la sienne traduit un calme absolu : “Ne t’inquiète pas, je vais bien, je suis en vie… Je suis habituée aux explosions, j’ai vécu la guerre Iran-Irak. Ça passera”. Mon cerveau reste bloqué devant ce qu’elle me dit et je cherche à comprendre : est-ce que tous les habitants pensent la même chose ? Comment faites-vous pour sortir faire les courses alors que les missiles tombent à l’aube, en journée et durant votre sommeil ? Parvenez-vous à dormir ? Nombreux sont les citadins à avoir acheté de la nourriture sèche, à avoir collé des bandes de rouleau adhésif sur les fenêtres, à avoir disposé des matelas dans les couloirs de leurs appartements et préparé un sac à dos rempli du strict minimum près de l’oreiller. Dans cette capitale surpeuplée qui ne dispose pas d’abris en cas d’attaques, chaque frappe signifie un danger imminent pour ceux qui y vivent. Les quelques rares images envoyées de Téhéran montrent des voitures carbonisées, des immeubles dévastés, des vitres soufflées, et certains quartiers touchés semblent sortis d’un film aux scènes apocalyptiques. Et, malgré tout, des femmes et des hommes vivent et ne renoncent pas à leur humanité. La voisine iranienne de ma cousine lui prépare des petits plats et les dépose devant sa porte, sonne deux fois et disparaît aussitôt. D’autres voisins de l’immeuble qui possèdent une villa au bord de la mer Caspienne insistent pour qu’elle se joigne à eux. Dans cette ville pétrifiée où le bleu légendaire du ciel ne resplendit plus comme avant, Iraniens et Arméniens partagent les mêmes épreuves, les mêmes moments de répit et d’espoir, un espoir chevillé au corps, un espoir que tout passera, tout s’arrangera, que la paix renaîtra, la joie reviendra dans tous les cœurs selon l’ancienne croyance persane. Avant de perdre le contact avec ma cousine, je retiens ce qu’elle me dit, je me hâte de griffonner ses paroles sur un bout de papier, pour qui, pour moi, pour me rassurer ou pour conjurer les forces invisibles en action ? Peut-être pour semer ces mots comme on sème des graines, dans l’attente incertaine d’un printemps. “ On traversera aussi cette épreuve, nous sommes forts. Pour le moment, je regarde le ciel bleu, je regarde la lumière et je me dis que tant que je les vois, j’ai de la chance. Rappelle-toi la beauté du ciel bleu de Téhéran… ”. Je retiens ses paroles et je ravale l’émotion qui m’envahit. Je regarde une vidéo envoyée par une habitante de Téhéran, après une énième frappe. Une femme, sous le choc, attend. Attend les secours. Une femme perdue au milieu des décombres, seule, l’air hagard. Quand vont-ils arriver ? Que peut-elle espérer ? Que puis-je faire ? Je suis assis à la terrasse d’un café par une belle matinée ensoleillée, le ciel de Paris est bleu. Je regarde une dernière fois la vidéo sur mon téléphone : le ciel de Téhéran n’est plus bleu.
par Varoujan MARDIKIAN 4 avril 2026
L’administration Pachinian, qui se retrouve dans une situation inconfortable due à ses relations avec les différents protagonistes du conflit, garde profil bas dans ses prises de position. Voisine immédiate de l’Iran, l’une de ses deux voies de communication avec l’étranger, d’un côté, liée aux Etats-Unis par le développement de ses relations et le projet de Route Trump, de l’autre : l’Arménie vit une séquence politique délicate, qui se traduit par un positionnement d’une extrême prudence. Suite à la première réunion du Conseil national de sécurité convoquée par Nikol Pachinian, au lendemain des premières frappes aériennes américaines et israéliennes contre l’Iran, le Premier ministre a publié un communiqué indiquant que “ les participants à la session ont exprimé leurs profonds regrets face à ces événements malheureux, ont présenté leurs condoléances aux victimes et ont souligné la nécessité d’un rétablissement rapide de la paix ”. Autrement dit, Erévan s’en tient au service minimum pour s’épargner toute accusation de parti pris. On notera d’ailleurs que l’administration arménienne, dans son souci d’observer une neutralité absolue, s’est abstenue de faire le moindre commentaire sur la campagne militaire américano-israélienne. Cette première réaction officielle donnera le ton du positionnement d’Erévan. Le 2 mars, les dirigeants arméniens ont présenté leurs condoléances à leurs homologues iraniens suite au décès du Guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, et d’autres hauts responsables du régime et citoyens ordinaires tués lors des frappes américano-israéliennes. “ Nous suivons avec une grande préoccupation l’évolution de la situation en Iran. En ces moments difficiles, nous gardons l’espoir d’un rétablissement rapide de la paix et de la stabilité au Moyen-Orient ”, a écrit Nikol Pachinian au président iranien Massoud Pezeshkian. Le 11 mars, au Parlement européen, Nikol Pachinian a abordé le sujet dans son discours sur les grandes orientations de la politique arménienne. “ L’Iran est un ami fidèle, un voisin millénaire. Vous avez déjà pu constater l’étendue de nos relations avec les Etats-Unis. Les Emirats arabes unis, le Qatar, Oman, le Koweït, la Jordanie, le Liban, Bahreïn et la Syrie sont de précieux partenaires. Nous avons récemment franchi une étape historique avec l’Arabie saoudite en établissant des relations diplomatiques. Face à une crise internationale d’une telle ampleur, nous sommes un petit Etat modeste et il ne nous reste qu’à prier pour le repos des âmes de toutes les victimes et à appeler les dirigeants des pays partenaires à la sagesse, afin de trouver au plus vite des solutions diplomatiques. ” Le pouvoir accusé de négligence Sur le front intérieur, les premiers jours de la guerre ont donné lieu à une passe d’armes entre l’opposition et le pouvoir. Intervenu le 28 février dans un contexte préélectoral, le déclenchement du conflit a coïncidé avec la tournée effectuée par Nikol Pachinian et de hauts responsables de son parti, le Contrat civil, dans les provinces méridionales d’Armavir et d’Ararat, dans le but de séduire les électeurs de ces régions en prévision des législatives. Le Premier ministre a diffusé en direct sur Facebook une vidéo où l’on voit ces responsables politiques discuter dans la bonne humeur et manger des tartes dans un bus, et Nikol Pachinian jouer aux cartes et au backgammon avec certains habitants. Ces scènes de joie ont déclenché la colère de l’opposition, qui a accusé le Premier ministre de négliger les graves répercussions potentielles de la guerre pour le pays. Après avoir eu un échange virulent sur le sujet, le 4 mars, à l’Assemblée nationale, avec une députée de l’opposition, Nikol Pachinian a rejeté les critiques, le lendemain, devant les journalistes, en précisant que le gouvernement avait “ créé un groupe de travail [sur l’Iran], il y a un an ou un an et demi ”, pour parer à toute éventualité. Des conséquences limitées, à ce stade, pour l’Arménie Erévan n’a pas exhorté jusqu’à présent ses ressortissants à quitter l’Iran. Le gouvernement s’est contenté de conseiller aux Arméniens vivant en Iran, en Israël et dans les pays du Golfe de prendre des précautions en matière de sécurité. Mais quand bien même, au stade actuel, il n’y a pas de raison de céder à la panique, les frappes américaines et israéliennes ont déjà eu et vont entraîner des conséquences, limitées mais concrètes, pour l’Arménie et les relations arméno-iraniennes. La première renvoie au fait que des ressortissants de 41 pays – issus des Etats voisins, des continents américain et européen, des régions eurasienne et pacifique, du Moyen-Orient et d’Afrique – ont été évacués d’Iran via l’Arménie, durant la première semaine de guerre. La deuxième incidence a trait à l’annulation, dès le début du conflit, de milliers de vols réguliers à destination et en provenance des pays du Moyen-Orient. Des centaines de ressortissants arméniens se sont retrouvés bloqués, du coup, dans les Etats du golfe Persique, principalement aux Emirats arabes unis (EAU). Face à la paralysie des aéroports du pays, des centaines de ressortissants arméniens – en grande majorité des touristes – ont dû attendre plusieurs jours pour retrouver leurs foyers. Certains sont rentrés directement depuis les EAU, à bord d’avions affrétés par la compagnie émiratie FlyDubai, d’autres via Mascate, la capitale d’Oman, à la faveur de vols spéciaux assurés par la compagnie arménienne FlyOne, à l’organisation desquels a contribué l’ambassade d’Arménie à Abou Dhabi. Seul problème, mais de taille : les Arméniens ont dû débourser plus de 1 200 dollars (1 050 euros) par billet à FlyOne pour leur rapatriement. Par ailleurs, la frontière entre les deux pays a été brièvement fermée à deux reprises, en raison de problèmes techniques qui ont sensiblement ralenti le trafic de marchandises arméno-iranien. Téhéran est un partenaire commercial majeur pour Erévan, le volume des échanges bilatéraux ayant atteint environ 670 millions d’euros en 2025. L’Iran représente également, avec la Géorgie, l’un des deux liens de l’Arménie avec le monde extérieur, ainsi qu’une voie de transit essentielle pour ses opérations commerciales avec les Etats du Golfe, la Chine et d’autres nations asiatiques. L’impact de la guerre se ressent également dans la vie quotidienne des Arméniens. Quelques jours après le déclenchement du conflit, l’Iran, un des principaux fournisseurs de produits alimentaires et agricoles à l’Arménie, a interdit l’exportation de ces produits pendant deux semaines, afin de satisfaire la demande intérieure en cette période critique. Les prix ont alors augmenté en Arménie, notamment ceux des fruits et légumes qui occupent une place très importante dans les magasins et sur les marchés arméniens. Durant toute l’année, des camions transportent des milliers de tonnes de tomates, choux, carottes, concombres, pastèques, melons, agrumes et fraises de l’Iran vers l’Arménie. Enfin, Nikol Pachinian a considéré le 12 mars que le conflit en cours risquait de retarder l’ouverture de la Route Trump, car celle-ci “ n’est pas une priorité actuellement pour l’administration américaine, compte tenu de la situation et de ses priorités ”.
par Tigrane YEGAVIAN 4 avril 2026
Quand l’Iran brûle, l’Arménie suffoque. C’est, en substance, ce qu’explique l’historien Armen Marukyan (1). Privée de son unique frontière libre, menacée de voir s’effondrer le seul garant régional de son intégrité territoriale, l’Arménie se retrouve en première ligne d’une guerre qu’elle n’a pas choisie. Entretien sans concession sur les enjeux d’une crise qui redessine le Caucase du Sud. France Arménie : Dans le contexte de la guerre israélo-américaine actuellement menée contre l’Iran, quel peut être l’impact sur l’Arménie à court et moyen terme ? Armen Marukyan : La guerre américano-israélienne déclenchée contre l’Iran produit déjà, naturellement, des effets négatifs non seulement sur les pays du Moyen-Orient, mais aussi sur ceux du Caucase du Sud, dont l’Arménie. Comme on le sait, depuis les années 1990, dans le contexte du blocus durable imposé à l’Arménie par le tandem turco-azerbaïdjanais, l’Iran a constitué pour Erevan un débouché terrestre fiable vers le monde extérieur, parfois même plus fiable que la Géorgie, fragilisée par ses propres conflits internes. Or, à la suite de l’agression menée contre l’Iran et des restrictions qui en ont découlé, l’Arménie se voit privée de la possibilité d’utiliser les voies de transit passant par ce pays. On peut dès lors supposer que la Géorgie cherchera à tirer profit de la situation en relevant les tarifs de transit appliqués aux marchandises arméniennes traversant son territoire. Si la guerre se poursuit, les conséquences négatives à court terme sur l’économie arménienne seront inévitables. La baisse du volume des échanges commerciaux entre les deux pays, ainsi que la hausse des prix des produits importés d’Iran, en particulier les carburants et les engrais, pèseront lourdement sur l’économie arménienne, d’autant que le tandem américano-israélien vise précisément les entreprises opérant dans ces secteurs. Par ailleurs, l’Iran a introduit des restrictions sur ses exportations de produits alimentaires, ce qui signifie qu’une pénurie de denrées importées d’Iran pourrait apparaître en Arménie. Ces différents facteurs risquent d’avoir un effet multiplicateur négatif sur la plupart des secteurs de l’économie arménienne, en provoquant une hausse générale des prix. Peut-on s’attendre à un afflux de réfugiés en Arménie ? Même si l’Iran tente aujourd’hui d’empêcher un exode massif hors du pays, la poursuite des hostilités pourrait néanmoins entraîner d’importants flux migratoires, y compris vers l’Arménie. Il reste impossible de prévoir quelle part de ces flux ne ferait que transiter par le territoire arménien avant de rejoindre d’autres pays, et quelle part choisirait, au contraire, de s’y installer. Cette incertitude pourrait avoir de lourdes conséquences démographiques. Compte tenu des perspectives imprévisibles d’élargissement de la confrontation, notamment avec l’apparition de missiles iraniens et de drones au-dessus des territoires turc et nakhitchévanais, il n’est pas exclu que de tels incidents se produisent également dans les zones frontalières arméniennes. À quel type de scénario doit-on s’attendre à plus long terme ? À plus long terme, tout dépendra de la durée de cette guerre et de la manière dont elle se terminera. Sa prolongation, de même qu’un affaiblissement durable de l’Iran, modifieraient l’équilibre des forces non seulement au Moyen-Orient, mais aussi dans le Caucase du Sud. Nul doute qu’après la guerre des 44 jours de 2020 en Artsakh, puis après l’agression de septembre 2023, dans un contexte de durcissement de la politique anti-arménienne du tandem turco-azerbaïdjanais, l’Iran est resté la seule puissance régionale voisine d’envergure à affirmer ouvertement que l’inviolabilité des frontières de l’Arménie constituait pour lui une ligne rouge. Téhéran s’est clairement opposé à l’ouverture du prétendu « corridor du Zanguézour » à travers le sud du Siounik, le long de sa propre frontière, corridor que la Turquie aurait transformé en axe panturquiste reliant par voie terrestre l’Azerbaïdjan aux États turcophones d’Asie centrale. C’est précisément cette position ferme et inflexible de l’Iran qui a joué un rôle dissuasif, empêchant jusqu’à présent l’Azerbaïdjan et la Turquie de se lancer dans de nouvelles aventures contre l’Arménie. Si l’Iran sortait de cette guerre encore plus affaibli, voire fragmenté, ou si un changement de régime devait intervenir, les positions de la Turquie et de l’Azerbaïdjan s’en trouveraient renforcées. Leur pression sur l’Arménie augmenterait en conséquence, avec de nouvelles exigences qui viendraient s’ajouter aux accords préliminaires déjà obtenus. Une transformation du rôle et du statut de l’Iran pourrait aussi compromettre les perspectives de l’axe de transport Nord-Sud, essentiel pour l’Arménie via le territoire iranien, ce qui aggraverait encore l’isolement logistique du pays. L’affaiblissement de l’Iran pousserait enfin l’Arménie à chercher la solution à ses plus graves problèmes de sécurité en Occident, en plaçant ses espoirs dans l’Union européenne, les États-Unis, la France, ainsi que dans l’Inde, tous éloignés de plusieurs milliers de kilomètres de la région, mais avec lesquels il existe déjà une certaine coopération dans le domaine militaro-technique. La fragmentation de l’Iran et l’apparition d’une situation incontrôlable sur son territoire pourraient aussi faire de l’Arménie une cible potentielle d’attentats terroristes. Comment évaluez-vous la politique du gouvernement arménien dans les conditions de cette guerre, dont les conséquences peuvent être extrêmement graves pour toute la région ? Dans les conditions actuelles, les marges de manœuvre de la politique étrangère arménienne sont très limitées, car le pays se trouve au point de convergence des intérêts de plusieurs centres de puissance, dans une position de grande vulnérabilité. D’un côté, l’Arménie entretient des relations complexes et embrouillées avec la Russie, pourtant considérée comme alliée au titre de plusieurs engagements internationaux. De l’autre, elle cherche à approfondir ses relations avec l’Occident, en particulier avec l’Union européenne et les États-Unis, tout en n’ayant toujours pas normalisé ses rapports avec l’Azerbaïdjan et la Turquie, qui continuent de la menacer. Dans ce contexte, Erevan doit s’efforcer de maintenir une position de neutralité et de prudence, afin d’éviter que le pays ne soit entraîné dans le tourbillon de la guerre. Parallèlement, il aurait été important que l’Arménie adresse sans tarder un message clair à l’Iran ami et à son peuple, à la suite de l’assassinat du guide spirituel du pays ainsi que de centaines de civils innocents, parmi lesquels des enfants. Or, les autorités arméniennes ont sensiblement tardé à le faire, et ce message n’a été formulé qu’après ceux de l’Azerbaïdjan, dont le président s’est même rendu à l’ambassade d’Iran à Bakou pour présenter personnellement ses condoléances. Il est heureux, au moins, que les autorités arméniennes aient félicité le nouveau guide spirituel iranien pour son élection en cette période particulièrement difficile. Ce sont là des questions extrêmement sensibles, et les autorités arméniennes doivent aussi tenir compte de l’existence de notre importante communauté en Iran, dont les membres subissent eux aussi, au moins sur les plans moral et matériel, les conséquences des frappes américano-israéliennes. Le ministère arménien des Affaires étrangères communique d’ailleurs très peu sur le travail accompli par l’ambassade d’Arménie à Téhéran concernant une éventuelle évacuation des citoyens arméniens, ou encore sur les actions menées avec nos structures communautaires, non seulement dans la capitale, mais aussi à Ispahan et à Tabriz. On ne sait pas non plus si, lorsque cela est nécessaire, une aide concrète est fournie à nos compatriotes. Cela étant, une certaine prudence et une certaine modération s’imposent aussi dans ce domaine, afin que les messages adressés à l’Iran ne soient pas interprétés par l’Occident, et d’abord par les États-Unis, comme des gestes de soutien politique à Téhéran, avec toutes les conséquences négatives que cela pourrait entraîner pour l’Arménie. L’essentiel est d’empêcher toute utilisation du territoire arménien pour mener des frappes contre l’Iran et, de manière plus générale, de s’abstenir de toute déclaration anti-iranienne qui pourrait, elle aussi, avoir des effets imprévisibles. À votre avis, si la route TRIPP avait déjà été opérationnelle, quel scénario aurait été le plus probable dans la région ? Dès le moment où les États-Unis et Israël ont lancé leur attaque contre l’Iran, celui-ci a considéré comme des cibles légitimes les bases militaires américaines installées sur le territoire des États voisins. Tout en frappant Israël à l’aide de missiles et de drones, Téhéran a également visé ces espaces. L’Iran a officiellement averti les pays du Golfe que ses frappes cesseraient s’ils expulsaient de leur sol les bases militaires américaines. Dans ce contexte, si la route TRIPP avait déjà été mise en service dans la zone jouxtant la frontière arméno-iranienne par la société arméno-américaine, TRIPP Development Company, il est très probable que l’Iran l’aurait lui aussi considérée comme un objet menaçant sa sécurité, d’autant que plusieurs responsables officiels iraniens s’étaient déjà exprimés de manière très critique à l’égard de ce projet. Certes, la route TRIPP n’est pas en soi une infrastructure militaire. Mais le seul fait qu’elle porte le nom du président américain qui a lancé l’attaque contre l’Iran aurait déjà suffi pour que Téhéran la considère comme une cible légitime et la frappe. Les conséquences auraient alors été très lourdes, non seulement pour les infrastructures liées à cette route, mais aussi pour les localités arméniennes proches de la frontière. Dans le contexte des frappes en direction du Nakhitchevan et des affrontements sur la frontière irano-azerbaïdjanaise, quels risques peuvent apparaître pour l’Azerbaïdjan ? Il faut rappeler qu’avant même la chute d’un drone iranien sur l’aéroport du Nakhitchevan, la partie azerbaïdjanaise avait déjà entamé des actions provocatrices, notamment par le déploiement de troupes à la frontière irano-azerbaïdjanaise. Il ne fait guère de doute que l’Azerbaïdjan s’est retrouvé dans une situation particulièrement délicate en raison de cette guerre. D’un côté, sa proximité avec l’Iran et le soutien indirect qu’il aurait apporté à Israël lors de la guerre de douze jours de juin 2025 créent des risques réels pour le régime de Bakou, risques que celui-ci cherche précisément à éviter. De l’autre côté, l’Azerbaïdjan est lié à Israël par des obligations et une étroite coopération militaro-technique. C’est en partie grâce à cette coopération qu’il a pu prendre l’avantage lors de la guerre des 44 jours de 2020 en Artsakh. Il est évident qu’Israël a constamment cherché, et continuera de chercher à obtenir en contrepartie un soutien concret du régime de Bakou dans ses opérations dirigées contre l’Iran, ce que l’Azerbaïdjan s’efforce néanmoins d’éviter. Téhéran a, de son côté, officiellement démenti avoir frappé le Nakhitchevan. Si l’Iran avait réellement voulu viser l’Azerbaïdjan, ses frappes auraient plutôt touché les aéroports situés dans les territoires occupés de l’Artsakh, à Varanda (Fizuli) et à Kovsakan (Zangilan), tout près de sa frontière, ainsi que les prétendus “ villages intelligents ” auxquels ont participé des entreprises israéliennes et au sujet desquels il existe de sérieux soupçons quant à leur usage militaire au profit d’Israël. À partir de là, on peut conclure que ce qui s’est produit au Nakhitchevan relevait très probablement d’une provocation organisée par les services spéciaux israéliens afin d’entraîner l’Azerbaïdjan dans une guerre contre l’Iran. Après cet épisode, le dirigeant du régime de Bakou a tenu des propos menaçants, a retiré son personnel diplomatique de l’Iran et a fermé la frontière. Mais ces gestes relevaient surtout de la mise en scène. Après des contacts avec les autorités iraniennes, la direction azerbaïdjanaise a finalement reculé et rouvert la frontière. Il ne s’agissait pas tant d’un geste de bonne volonté que de la prise de conscience des conséquences qu’aurait pu entraîner une implication directe de Bakou dans la guerre contre l’Iran s’il avait mordu à l’hameçon israélien. Tout cela montre que l’Azerbaïdjan n’est pas prêt à payer un prix aussi élevé en échange des services rendus par Israël. Il n’en demeure pas moins que cet épisode risque d’avoir, à l’avenir, des effets négatifs sur les relations israélo-azerbaïdjanaises. Peut-on qualifier l’Azerbaïdjan de « proxy » d’Israël ou de partenaire militaire régional ? Si oui, pourquoi ? Depuis la guerre des 44 jours de 2020, l’Azerbaïdjan peut d’abord être considéré comme un État « proxy » de la Turquie, car c’est en raison de l’implication active et directe d’Ankara que le régime de Bakou a pu remporter ses succès, ce qui a ensuite entraîné un renforcement très net de l’influence turque, non seulement sur les forces armées azerbaïdjanaises, mais aussi sur l’ensemble du système politique du pays. Erdoğan rappelle d’ailleurs constamment à Aliev l’aide fournie pendant la guerre, et sur les grands dossiers régionaux, y compris celui du prétendu « corridor du Zanguézour », ainsi que dans le contexte des tensions entre la Russie et l’Azerbaïdjan, Bakou agit en consultation étroite avec Ankara. Cela étant, on peut aussi considérer, dans une certaine mesure, que l’Azerbaïdjan constitue un « proxy » d’Israël ou, à tout le moins, l’un de ses partenaires régionaux dans le Caucase du Sud. Pendant la guerre des 44 jours, les drones israéliens ne se contentaient pas de frapper les positions arméniennes, ils effectuaient aussi des missions de reconnaissance contre l’Iran, et certains cas de destruction de ces appareils dans l’espace aérien iranien avaient été signalés. Lors de la guerre de douze jours de juin 2025, l’Iran soupçonnait sérieusement Bakou d’avoir mis son espace aérien à la disposition de l’aviation militaire israélienne. Après la guerre, Téhéran a officiellement demandé des explications à Bakou sur ce point. Même si ce dernier a tenté de démentir ces accusations, cela n’a naturellement pas dissipé les soupçons iraniens. Comme on l’a déjà souligné, après la guerre des 44 jours, des entreprises israéliennes ont construit dans les territoires occupés de l’Artsakh des aéroports et des “ villages intelligents ” qui constituent en réalité des bases militaires israéliennes pouvant être utilisées à tout moment contre l’Iran. En ce sens, l’Azerbaïdjan apparaît à la fois comme le « proxy » de la Turquie et de celui d’Israël, ce qui place le régime de Bakou dans une situation particulièrement délicate, puisque ces deux États sont eux-mêmes concurrents et poursuivent des intérêts contradictoires. Comment interprétez-vous la politique menée par la Turquie au cours de ce conflit ? Quels calculs stratégiques peuvent expliquer les choix d’Ankara ? Bien que la Turquie soit l’alliée des États-Unis dans le cadre de l’OTAN, elle avait, avant la guerre, déployé d’importants efforts de médiation pour tenter de parvenir à une solution négociée entre Washington et Téhéran sur la question du programme nucléaire iranien. L’Iran n’a cependant pas réellement fait confiance à cette initiative turque et a préféré la médiation d’Oman. La Turquie est profondément préoccupée par l’attaque américano-israélienne contre l’Iran, parce que, dans cette alliance, le second grand pôle de puissance au Moyen-Orient est précisément Israël, qui constitue l’un de ses principaux rivaux régionaux. À Ankara, il existe une conviction selon laquelle, si le tandem États-Unis-Israël parvient à vaincre l’Iran, alors le rôle et le poids d’Israël augmenteront considérablement dans la région, et la Turquie devra se résigner à cette nouvelle réalité, ce qui ne correspond nullement à ses intérêts. De plus, un renversement du régime iranien, ou une fragmentation de l’Iran, pourrait avoir des conséquences imprévisibles pour la Turquie voisine, qu’il s’agisse de flux migratoires incontrôlés, de répercussions économiques majeures ou encore d’une réactivation du facteur kurde. Or, la question kurde est, pour Ankara, un sujet d’une extrême sensibilité, directement lié à sa sécurité nationale. C’est précisément pour cette raison que la Turquie avait lancé des opérations militaires dans certaines parties de la Syrie, afin d’affaiblir les Kurdes syriens. Il est d’ailleurs particulièrement préoccupant pour Ankara de voir le tandem américano-israélien chercher à impliquer, comme force terrestre potentielle contre l’Iran, les forces armées du Kurdistan irakien, entraînées par les services spéciaux américains et israéliens. Dans ce contexte, il n’est pas surprenant que, face aux missiles iraniens dirigés vers le territoire turc, Ankara se soit exprimé avec retenue. Les autorités turques soupçonnent en effet qu’il puisse s’agir d’une provocation américaine ou israélienne destinée à entraîner la Turquie dans des représailles contre l’Iran, ce qu’elles cherchent justement à éviter, se contentant d’adresser un avertissement à Téhéran. Il n’est d’ailleurs pas exclu qu’Ankara ait conseillé à son « petit frère » de Bakou de ne pas céder non plus aux provocations israéliennes et de ne pas se laisser entraîner dans la guerre contre l’Iran. C’est sans doute ce qui explique qu’Erdoğan poursuive ses efforts de médiation, multipliant les entretiens téléphoniques avec les dirigeants iraniens et américains afin d’obtenir un cessez-le-feu et de ramener les parties autour de la table des négociations. Comment appréciez-vous l’hypothèse selon laquelle la Turquie pourrait être la prochaine cible d’Israël dans la région ? Comme on l’a déjà indiqué, la Turquie et Israël sont de sérieux rivaux, aussi bien au Moyen-Orient que dans le Caucase du Sud. Entre eux se joue une lutte sans concession pour le renforcement de leurs positions dans ces deux espaces. Après l’envoi, en 2010, de la flottille pour Gaza, puis l’assaut donné par les forces spéciales israéliennes contre le navire Mavi Marmara, les relations turco-israéliennes sont officiellement entrées dans une phase de confrontation ouverte. Les efforts déployés par les États-Unis, alliés des deux pays, pour les réconcilier se sont révélés vains. À partir de ce moment-là, le lobby juif aux États-Unis, qui jusque-là soutenait activement la Turquie, s’est clairement retourné contre Ankara, en cherchant à convaincre les élites américaines que la Turquie d’Erdoğan n’était plus un allié fiable, mais une puissance poursuivant désormais son propre agenda au Moyen-Orient et dans les régions voisines, en contradiction avec les intérêts américains. Ces jugements avaient d’ailleurs trouvé une confirmation indirecte dès 2003, lorsque la Turquie avait refusé de mettre son territoire à la disposition des forces américaines lors de l’invasion de l’Irak. Plus récemment, après la chute de Bachar al-Assad en Syrie, la Turquie a réussi à imposer son protégé à Damas et à prendre presque totalement le contrôle du pays, à l’exception des régions méridionales peuplées de Druzes, où Israël a, pour sa part, étendu sa propre influence, opposant ainsi directement sa présence à celle d’Ankara. Les deux pays sont également en concurrence ouverte dans le Caucase du Sud, notamment dans leur volonté respective de garder le régime de Bakou sous leur influence. Dans ce contexte, il n’est nullement étonnant que, dans certains cercles politico-militaires israéliens, circule l’idée selon laquelle, après l’Iran, la prochaine cible de Tel-Aviv pourrait effectivement être la Turquie. Cette perspective est très bien comprise à Ankara. Les efforts turcs pour faire cesser rapidement la guerre et ramener les parties à la table des négociations ne découlent donc pas d’une sympathie particulière pour l’Iran, ni même d’un quelconque esprit de bon voisinage, mais bien d’une inquiétude stratégique profonde. Erdoğan sait parfaitement que si Netanyahou a déjà réussi à convaincre Trump, à deux reprises, de lancer une opération militaire d’envergure contre l’Iran, rien n’exclut qu’il tente demain de le pousser à faire de même contre la Turquie, d’autant que celle-ci, bien qu’alliée des États-Unis, n’apporte aucune aide décisive à Washington dans cette confrontation. Selon vous, jusqu’où l’Iran peut-il aller dans ce conflit ? Aux États-Unis, certains affirment avoir été surpris par la stratégie iranienne visant les pays du Golfe, où se trouvent des bases militaires américaines. Pourtant, l’Iran n’a jamais dissimulé cette intention. Bien au contraire, il a toujours affirmé publiquement que si une agression de cette nature était menée contre lui, les installations militaires américaines présentes dans les pays voisins deviendraient pour lui des cibles légitimes. Il apparaît aujourd’hui clairement que le blitzkrieg (guerre éclair) du tandem américano-israélien a échoué. Le calcul selon lequel l’élimination du guide spirituel iranien et de la direction politico-militaire du pays entraînerait l’effondrement du régime ne s’est pas vérifié. Désormais, même certains experts américains reconnaissent que l’Iran s’était bien mieux préparé à cette guerre que les États-Unis et Israël ne l’avaient imaginé. Tout porte à croire que Téhéran a étudié avec sérieux les leçons de la guerre de douze jours de juin 2025 et qu’il a eu le temps d’adapter en profondeur sa tactique et sa stratégie. La capacité de l’Iran à mener des frappes de riposte décentralisées crée un effet de surprise réel pour les États-Unis et Israël. Contrairement à ce qui s’était passé en 2025, des informations circulent selon lesquelles l’aide apportée à Téhéran par la Russie et la Chine ne se limite plus à un soutien politique et diplomatique, mais inclut également la fourniture de renseignements permettant d’ajuster plus précisément les frappes iraniennes contre des objectifs militaires israéliens et américains. Dans certains milieux d’expertise, on avance que le fait pour l’Iran de frapper non seulement les bases militaires américaines présentes dans les pays du Golfe, mais aussi des cibles civiles, pourrait conduire Téhéran à une forme de « suicide » politique. Peut-on donc parler en effet d’une forme de « suicide » politique au regard des actions menées par Téhéran ? La nouvelle tactique iranienne repose manifestement sur un autre calcul. Il s’agit d’abord de montrer aux pays du Golfe que les États-Unis, qu’ils considèrent comme leur allié stratégique, sont incapables de les protéger, qu’eux-mêmes sont désormais entraînés dans la guerre, et que si l’Iran doit être détruit, il infligera auparavant le maximum de dommages à ces pays alliés de Washington. Le pari consiste à pousser ces États à exiger des États-Unis qu’ils mettent rapidement fin à la guerre, puisqu’eux-mêmes en subissent directement les conséquences et que Washington ne remplit ni sa promesse ni son obligation de les défendre. L’objectif est donc de discréditer les États-Unis en tant que superpuissance aux yeux de leurs alliés subalternes, ainsi que des États restés neutres. Parallèlement, en menaçant de fermer le détroit d’Ormuz et en frappant des installations pétrolières, l’Iran a réussi à dégrader fortement la situation sur le marché mondial de l’énergie. Les prix ont fortement augmenté, ce qui ne manquera pas d’avoir des effets négatifs sur l’économie mondiale. Ici encore, le calcul paraît clair : pousser les grands centres d’affaires et les grands intérêts économiques mondiaux à faire pression sur Washington pour exiger l’arrêt immédiat des opérations militaires et un retour à la table des négociations. L’Iran sait parfaitement qu’il n’a pas la capacité, sur le strict plan militaire, de résister durablement à une superpuissance comme les États-Unis soutenus par Israël. C’est pourquoi il a déplacé l’affrontement hors du seul champ militaire, vers celui de l’économie mondiale, du marché des hydrocarbures et de la crédibilité internationale, en essayant de contraindre un tandem militairement supérieur à renoncer à ses objectifs. Les premiers effets de cette tactique sont déjà visibles. Certains alliés de l’OTAN, loin de se joindre aux frappes contre Téhéran, critiquent désormais ouvertement la politique de Washington et demandent l’arrêt de cette guerre aux conséquences potentiellement catastrophiques. Seul le temps permettra de savoir laquelle des deux tactiques en présence s’avérera finalement la plus efficace. ■ (1) Historien de l’Arménie contemporaine, spécialiste de l’histoire du Génocide arménien et de la « question arménienne ». Armen Marukyan travaille au sein de l’Académie nationale des sciences de la République d’Arménie.
4 avril 2026
Le 24 avril 2026, la France commémorera le 111e anniversaire du génocide des Arméniens, reconnu comme le premier génocide du XXe siècle. À cette occasion, le Conseil de Coordination des Organisations Arméniennes de France (CCAF) appelle solennellement à une mobilisation massive de l’ensemble de la communauté arménienne, de ses amis et de tous les défenseurs des droits de l'Homme. Cent onze ans après l’extermination planifiée de plus d’un million et demi d’Arméniens par l’Empire ottoman, ce crime imprescriptible demeure, aujourd’hui encore, nié par son État héritier, la Turquie. Ce négationnisme d’État, persistant et organisé, constitue une violence supplémentaire faite à la mémoire des victimes et à leurs descendants. Il demeure un obstacle majeur à toute perspective de réconciliation fondée sur la vérité, la justice et la paix. Aucune réconciliation, ni stabilité durable ne saurait faire l’économie d’une reconnaissance pleine et entière de ce génocide, ainsi que de celui, concomitants des Assyro-Chaldéens et des Grecs qui ont fait des centaines de milliers de victimes. L’impunité fait le lit de la récidive : Ainsi plus d’un siècle après 1915, les menaces qui pèsent sur le peuple arménien n’ont pas disparu. Au contraire, elles se sont réactivées sous d’autres formes. Après le nettoyage ethnique de l’Artsakh, vidé de sa population arménienne dans des conditions qui ont bouleversé la conscience internationale en 2023, la République d’Arménie elle-même demeure confrontée à des pressions existentielles. Ces développements s’inscrivent dans une continuité idéologique inquiétante, nourrie par des logiques panturquistes et totalitaires qui prolongent, sous des formes contemporaines, les ambitions qui avaient conduit à l’anéantissement de 1915. La collusion manifeste entre l’Azerbaïdjan et la Turquie, dans leurs politiques à l’égard des Arméniens, témoignent de cette continuité. Face à cette réalité, la commémoration du 24 avril ne saurait se réduire à un simple devoir de mémoire. Elle constitue aussi un acte de vigilance, un engagement pour l’avenir, un refus de l’oubli et de l’indifférence, un moment pour réaffirmer les droits imprescriptible des victimes à la vérité et à des réparations. Elle est un moment de rassemblement pour affirmer, avec force, que les crimes contre l’humanité ne peuvent rester impunis, ni se répéter dans le silence du monde. En France, cette commémoration revêt une dimension particulière. Instituée comme journée nationale de commémoration du génocide des Arméniens, elle engage la République et ses valeurs. Elle rappelle que la lutte contre le négationnisme, le racisme et les violences de masse est au cœur de notre pacte démocratique. En ce 111e anniversaire, le CCAF appelle : à honorer la mémoire des victimes du génocide ; à exiger la reconnaissance officielle et sans ambiguïté de ce crime par la Turquie ; à défendre le droit à la sécurité et à l’existence de la République d’Arménie ; à soutenir le droit au retour des Arméniens d’Artsakh sur leurs terres ; à obtenir la libération immédiate des prisonniers et otages arméniens détenus en Azerbaïdjan ; à faire vivre, partout en France, les valeurs de justice, de dignité et de vérité. Le CCAF appelle l’ensemble des citoyens, les élus, les institutions, les associations et les forces vives de la Nation à se joindre massivement aux commémorations organisées sur tout le territoire le 24 avril 2026 . Le 24 avril, soyons unis, nombreux et déterminés.
par Harout MARDIROSSIAN 3 avril 2026
C’est un sujet que l’on évoque peu, mais transmettre son patrimoine dans de bonnes conditions et à une faible fiscalité est une préoccupation pour de nombreuses familles. Dans ce cadre avec son statut « reconnue d’utilité publique », la Croix Bleue des Arméniens de France (CBAF) offre un cadre avantageux dans le respect complet des volontés des légataires. Rencontre avec Maître Nicolas Djolakian, car le notaire est le conseil indispensable en la matière. France Arménie : Pourquoi est-il important d’organiser sa succession auprès d’un notaire ? Maître Nicolas Djolakian : L’organisation de sa succession consiste à anticiper le règlement civil et fiscal de son patrimoine personnel et professionnel. Cette démarche est propre à chaque personne. Selon son environnement familial et/ou professionnel, la dévolution légale de la succession peut ne pas être pertinente ni refléter la volonté réelle. Il est donc judicieux de se renseigner auprès d’un notaire afin de connaître les règles applicables à sa situation actuelle et, le cas échéant, la modifier pour transmettre ses biens aux héritiers de son choix, dans un cadre fiscal optimisé. En quoi consiste un legs et quels avantages présente-t-il ? Un legs est l’attribution d’un ou plusieurs biens, au moment du décès, au profit d’une ou plusieurs personnes, physiques ou morales. Le legs présente plusieurs avantages. Il permet notamment d’attribuer un bien à toute personne de son choix, même en l’absence de lien de parenté. Toutefois, le montant des droits de succession dus par le bénéficiaire dépend de ce lien de parenté. Le legs doit être prévu par testament. Il existe plusieurs formes de testaments permettant à chacun de le rédiger ou de le faire rédiger. Il est toutefois conseillé de faire établir ce testament par un notaire afin d’éviter toute erreur de rédaction ou difficulté d’interprétation lors de l’ouverture de la succession. Il est également recommandé, lors de la rédaction du testament, de désigner un exécuteur testamentaire. Il s’agit d’une personne chargée de veiller à l’exécution des dernières volontés du testateur, qu’elles soient patrimoniales ou extrapatrimoniales. Cette mission est généralement exercée à titre gratuit. Il est tout à fait possible de désigner une association en qualité d’exécuteur testamentaire. Celle-ci agira de manière neutre et indépendante et veillera au respect des volontés exprimées. Est-ce qu’un legs peut se faire au détriment des héritiers ? Il existe plusieurs situations. Certains héritiers ne peuvent pas être totalement déshérités : ils disposent d’une réserve héréditaire (quote-part incompressible). Il s’agit, selon les cas, du conjoint survivant et des enfants. Il est toutefois possible de léguer une partie de son patrimoine à d’autres personnes, dans la limite de la quotité disponible. En l’absence de conjoint et d’enfants, il est possible de léguer l’ensemble de ses biens à toute personne de son choix. En quoi une association reconnue d’utilité publique comme la Croix Bleue des Arméniens de France, est-elle intéressante pour recevoir un legs ? Tout héritier ou légataire doit en principe s’acquitter de droits de succession. Le montant de ces droits dépend du lien de parenté avec le défunt. En l’absence de lien de parenté, ces droits peuvent atteindre 60 % des biens légués. En revanche, si le légataire est une association reconnue d’utilité publique, comme la Croix Bleue des Arméniens de France, celle-ci est exonérée de droits de succession. Cela constitue donc un avantage particulièrement important. Par ailleurs, certaines associations, comme la CBAF, disposent d’un service juridique spécialisé dans les successions, ce qui facilite les démarches. Peut-on orienter la destination de son legs et à qui peut-il profiter ? Chaque legs doit être fait au profit d’une personne précisément désignée. Il peut s’agir d’un legs universel (totalité de son patrimoine), à titre universel (une quote-part de son patrimoine), ou particulier (un bien désigné). Il est possible de léguer un bien avec une charge, c’est-à-dire d’imposer au légataire d’utiliser ce legs pour la réalisation d’une opération ou d’une œuvre déterminée. Il est également possible de prévoir un legs avec la charge de remettre un second legs net de frais et de droits. Il s’agit d’un dispositif permettant de soutenir une cause tout en gratifiant un proche, sans que celui-ci ne soit pénalisé fiscalement. Par exemple, la CBAF n’est pas soumise aux droits de succession. Lorsqu’un legs est consenti à un proche, celui-ci est en principe soumis aux droits de succession, généralement à sa charge. Avec le mécanisme du legs net de frais et de droits, ces droits peuvent être pris en charge par l’association. Les avantages du dispositif : ◗ L’assiette taxable revenant au bénéficiaire est réduite, ce qui limite la fiscalité globale. ◗ Le bénéficiaire reçoit son legs plus rapidement, tout en étant déchargé de formalités administratives complexes. ◗ Le bénéficiaire et son notaire disposent d’un interlocuteur unique : l’association, facilitant le suivi des démarches. Dans ce cas, l’association, exonérée de droits de succession, reçoit l’ensemble du patrimoine puis exécute les volontés du testateur. Ainsi, le legs net de frais et de droits permet de transmettre la même somme à un proche tout en soutenant significativement une cause d’intérêt général. Peut-on aussi faire un don de son vivant en faveur d’une association et quel avantage cela peut-il représenter dans une succession ? Le don permet également d’organiser la transmission de son patrimoine, sous réserve du respect de la réserve héréditaire. Il est possible de réaliser un don à une association de son vivant. Le principe est le même : une association reconnue d’utilité publique ne paie aucun droit. Le don présente également un avantage fiscal : son montant est déductible selon la qualité du donateur. Don des entreprises – Réduction de l’impôt sur les sociétés Réduction de 60 % du montant du don pour la fraction inférieure ou égale à 2 millions d’euros et 40 % pour la fraction supérieure à 2 millions d’euros, dans la limite de 20 000 € ou 5% du chiffre d’affaires annuel hors taxes. Don des particuliers – Réduction d’impôt sur le revenu 66 % du total des versements, dans la limite de 20 % du revenu imposable du foyer. Don des particuliers – Réduction d’IFI : 75 % de la valeur des dons, dans la limite de 50 000 € Il convient également de préciser que la transmission peut s’effectuer par d’autres biais, tels que l’assurance-vie, au moyen de la rédaction de la clause bénéficiaire. Chaque situation étant particulière, il est conseillé de prendre attache avec son notaire afin de faire un point sur sa situation, anticiper le règlement de la succession tant au niveau civil que dans une optique d’optimisation fiscale.
par Varoujan MARDIKIAN 3 avril 2026
Arman Tatoyan, ancien médiateur des droits de l’homme, leader du nouveau mouvement d’opposition baptisé « Ailes de l’Unité » et candidat aux législatives, a affirmé le 4 mars en conférence de presse que l’armée azerbaïdjanaise, qui continue d’occuper plus de 200 km2 du territoire arménien, a renforcé ses positions l’été dernier, près des villes frontalières de Vardénis et Djermouk, en prévision du sommet Trump-Aliev-Pachinian organisé le 8 août à Washington. “ Le gouvernement azerbaïdjanais continue de prendre le contrôle de notre pays, de nos territoires souverains, puis il les envahit pour les morceler à nouveau. Voilà le prix que ce gouvernement a fixé pour la paix ”, a-t-il déclaré, images satellites à l’appui. Le ministre de la Défense, Souren Papikian, a traité Arman Tatoyan de “ menteur ”. Sissak Gabrielian, député du Contrat civil (CC), a lui aussi apporté son démenti. “ Si tel était le cas, vous en auriez entendu parler avant Tatoyan ”, a-t-il souligné, soutenant que les habitants des localités concernées auraient été les premiers à signaler de tels faits. Il n’empêche qu’au terme de leurs investigations, les journalistes de Civilnet et Factor TV ont constaté que les forces azerbaïdjanaises avaient établi une nouvelle position dans le secteur de Sotk, “ dont une partie se trouve sur le territoire souverain de l’Arménie ”. En outre, Civilnet a vérifié que Bakou avait amélioré les routes menant à ses positions en territoire arménien, mais aussi que des travaux de renforcement avaient été menés sur deux autres positions situées dans le secteur de Djermouk, en territoire occupé. Dès lors, les accusations de mensonge proférées par le pouvoir, qui assure que la question des territoires occupés sera résolue par la démarcation de la frontière arméno-azerbaïdjanaise, perdent de leur crédibilité. Et ce, d’autant plus que l’appel lancé aux autorités, par l’équipe d’Arman Tatoyan, à réfuter ses affirmations “ par des faits concrets ”, n’a reçu comme seul écho que la proposition d’une députée du CC, Lilit Minassian, d’adopter une loi visant à interdire aux journalistes d’aborder le sujet ! Un point sur lequel le ministre de la Défense s’est dit “ prêt à collaborer ”.
par Varoujan MARDIKIAN 3 avril 2026
Le Premier ministre Nikol Pachinian et son épouse, Anna Hakobian, ont annoncé le 27 février leur séparation, après 30 années de vie commune. “ Durant toutes les épreuves de ces 30 dernières années, elle a été à mes côtés, mon refuge et mon soutien, a écrit Nikol Pachinian. Je ne suis pas certain d’avoir été à la hauteur pour elle. Peut-être lui ai-je causé plus d’amertume que de joie, et je m’en excuse. ” Leur divorce a été officialisé quelques jours seulement après que le chef du Comité anti-corruption (CAC) d’Arménie a signalé l’ouverture d’une enquête, suite aux accusations de l’opposition qui reproche à Anna Hakobian d’avoir enfreint la loi interdisant aux responsables politiques et à leurs proches de se livrer à des activités caritatives en période électorale. Le CAC a néanmoins fait savoir qu’aucune procédure pénale n’était engagée contre Anna Hakobian. Au sein de l’opposition, certains ont saisi l’annonce de cette séparation pour affirmer que le Premier ministre cherchait à marquer des points auprès des électeurs, en prenant ses distances avec les activités et les déclarations controversées de son épouse. En mai dernier, dans une série de publications sur les réseaux sociaux, celle-ci avait insulté des militants de l’opposition, des personnalités publiques et d’autres citoyens critiques à son égard. Mise en cause pour ces dérapages, Anna Hakobian avait déclaré avoir répondu aux calomnies qui la visaient ainsi que sa famille. Elle avait précisé que l’utilisation des mots “ âne ”, “ idiot ” et “ pou ” s’inscrivait dans le cadre de la campagne financée par le gouvernement pour promouvoir l’éducation en Arménie. En 2025, elle avait effectué une tournée dans les villes et les villages du pays, pour animer l’initiative baptisée « S’instruire, c’est tendance », lancée fin 2024. Nikol Pachinian avait pris la parole durant certaines de ces rencontres, auxquelles avaient assisté de nombreux élus locaux et fonctionnaires. Anna Hakobian mise sur la sellette pour propos discourtois tenus sur la place publique ? En matière d’entorse aux règles de la politesse, on n’oubliera pas de relever que Nikol Pachinian a souvent la gâchette facile. On ne compte plus, en effet, ses nombreux coups de sang ponctués de dérapages verbaux face à certains opposants qui le titillent un peu trop, à ses yeux, sur des sujets sensibles. L’insulte, c’est tendance ?
par Varoujan MARDIKIAN 5 avril 2026
La question des alliances au sein de l’opposition va peser lourd dans le processus électoral. Notre objectif pour les prochaines élections législatives est d’atteindre la barre des 65 % ” : en visite le 7 mars à Gumri, Nikol Pachinian a fixé le cap pour son parti, le Contrat civil (CC). “ Nous avons accompli une révolution politique intérieure avec les élections de 2018 ; lors des élections de 2021, le peuple nous a conduits vers une révolution socio-psychologique et de la pensée ; et lors des élections du 7 juin 2026, nous réaliserons une révolution historico-politique qui sortira le peuple arménien du cycle de la politique de survie et l’engagera sur la voie du développement ”, a-t-il ajouté dans un survol de ses huit années de pouvoir. Dans un pays confronté à des enjeux qui le placent à la croisée des chemins, les autorités ont clairement défini leurs cibles prioritaires. Le 13 février, Nikol Pachinian a martelé que les élections du 7 juin “ [chasseraient] définitivement de la scène politique tous les anciens dirigeants et oligarques ”. Le 24 février, Rouben Roubinian, vice-président de l’Assemblée nationale et émissaire d’Erévan pour la normalisation des relations arméno-turques, a appelé le peuple à ne donner “ aucune voix à Robert Kotcharian et aux deux oligarques [Samvel Karapétian et Gaguik Tsaroukian] ”, qui menacent de “ piétiner [les] acquis ” obtenus au prix “ d’innombrables sacrifices consentis pour instaurer la justice et la paix dans [le] pays ”. Ces propos systématiquement orientés dans la même direction ont alimenté les craintes de l’opposition, qui se demande si le pouvoir ne va pas recourir à un coup « tordu » pour empêcher certaines forces de se présenter aux élections. Iveta Tonoyan, porte-parole de Gaguik Tsaroukian, a bien résumé cet état d’esprit à travers un trait d’ironie : “ Je conseille au Contrat civil de publier dès maintenant une liste de ceux qu’il n’autorisera pas à participer aux législatives. ” Robert Kotcharian, l’atout de l’expérience L’opposition, quant à elle, fourbit ses armes dans ce climat délétère. L’ancien président Robert Kotcharian (1998-2008) a été officiellement désigné le 16 mars tête de liste de l’alliance Hayastan aux législatives et candidat au poste de Premier ministre. “ Notre objectif est la victoire ”, a-t-il déclaré (1), convaincu que “ le gouvernement actuel, qui incarne le mal, sera vaincu ”. L’équipe de Robert Kotcharian a opté pour le slogan de campagne « Ensemble, nous pouvons ». Dans un podcast YouTube diffusé le 7 mars, il avait clairement affiché ses intentions, en envoyant aux électeurs un message centré sur la notion d’expérience : “ Nous devons désormais nous positionner comme une force politique dirigée par quelqu’un qui a déjà fait ses preuves à deux reprises, qui a obtenu des succès significatifs en situation de crise et qui peut le refaire une troisième fois. ” Robert Kotcharian devra néanmoins composer avec la montée en puissance de Samvel Karapétian. Les sondages indiquent que le parti Arménie forte (AF) a détrôné Hayastan comme force politique d’opposition la plus populaire du pays. Robert Kotcharian a d’ailleurs reconnu que son alliance avait perdu une partie de ses soutiens depuis 2021, tout en affirmant que le Premier ministre avait vu lui aussi sa cote de popularité s’éroder dans le même temps, ouvrant la voie à l’émergence de nouvelles figures de proue au sein de l’opposition. L’allusion à Samvel Karapétian est claire ; cependant, l’ancien chef de l’Etat se dit plus qualifié pour diriger le pays que “ ceux qui ont cette ambition mais pas encore l’expérience nécessaire et qui n’ont pas encore fait leurs preuves sur le terrain ”. Du côté de Samvel Karapétian, on ne l’entend pas de cette oreille. Narek Karapétian, qui est le neveu du magnat russo-arménien et le coordonnateur des activités d’AF, émanation du mouvement Mer Dzevov (A notre manière) créé en août dernier (2), a rappelé le 24 février qu’AF visait une victoire écrasante aux législatives. “ Je pense que la priorité pour l’Arménie est de changer le dirigeant actuel du pays, et nos actions sont entièrement tournées vers l’objectif d’obtenir le soutien de la société. ” Selon la Constitution arménienne, Samvel Karapétian ne pourrait toutefois pas devenir Premier ministre, en cas de victoire de son parti aux élections, en raison de sa double nationalité russe et arménienne. Néanmoins, AF avait indiqué début février qu’il tenterait de lever cet obstacle constitutionnel s’il remportait les législatives.