Le ciel par - dessus tout

Par Alexandre MALEK AZARIAN 

“ A Paris, on lève les yeux vers le ciel pour voir le soleil. A Téhéran,  on les lève pour savoir si l’on va survivre ”. 

Je pense à ma cousine en ces heures sombres et à toutes les personnes qui tentent de vivre tant bien que mal dans une capitale qui sent la poudre et le sang. Ma cousine habite juste derrière l’église Sourp Sarkis à Téhéran, où un missile s’est abattu aux premières heures de l’attaque israélo-américaine, début mars. 

C’est curieux comment l’être humain peut réagir face à une situation éprouvante : j’ai paniqué en apprenant la nouvelle et passé ma journée à essayer de joindre ma cousine. Il faut savoir que les autorités du pays bloquent Internet et menacent de poursuites ceux qui tentent de contourner les restrictions. Le black-out d’Internet dépasse désormais les 120 heures, avec une connectivité qui demeure au point mort. 

Après plus de 48 heures angoissantes, je réussis, je ne sais comment, à la joindre, et alors que ma voix trahit une angoisse réfrénée, la sienne traduit un calme absolu : “Ne t’inquiète pas, je vais bien, je suis en vie… Je suis habituée aux explosions, j’ai vécu la guerre Iran-Irak. Ça passera”. Mon cerveau reste bloqué devant ce qu’elle me dit et je cherche à comprendre : est-ce que tous les habitants pensent la même chose ? Comment faites-vous pour sortir faire les courses alors que les missiles tombent à l’aube, en journée et durant votre sommeil ? Parvenez-vous à dormir ? 

Nombreux sont les citadins à avoir acheté de la nourriture sèche, à avoir collé des bandes de rouleau adhésif sur les fenêtres, à avoir disposé des matelas dans les couloirs de leurs appartements et préparé un sac à dos rempli du strict minimum près de l’oreiller. 

Dans cette capitale surpeuplée qui ne dispose pas d’abris en cas d’attaques, chaque frappe signifie un danger imminent pour ceux qui y vivent. Les quelques rares images envoyées de Téhéran montrent des voitures carbonisées, des immeubles dévastés, des vitres soufflées, et certains quartiers touchés semblent sortis d’un film aux scènes apocalyptiques. 

Et, malgré tout, des femmes et des hommes vivent et ne renoncent pas à leur humanité. La voisine iranienne de ma cousine lui prépare des petits plats et les dépose devant sa porte, sonne deux fois et disparaît aussitôt. D’autres voisins de l’immeuble qui possèdent une villa au bord de la mer Caspienne insistent pour qu’elle se joigne à eux. Dans cette ville pétrifiée où le bleu légendaire du ciel ne resplendit plus comme avant, Iraniens et Arméniens partagent les mêmes épreuves, les mêmes moments de répit et d’espoir, un espoir chevillé au corps, un espoir que tout passera, tout s’arrangera, que la paix renaîtra, la joie reviendra dans tous les cœurs selon l’ancienne croyance persane. 

Avant de perdre le contact avec ma cousine, je retiens ce qu’elle me dit, je me hâte de griffonner ses paroles sur un bout de papier, pour qui, pour moi, pour me rassurer ou pour conjurer les forces invisibles en action ? Peut-être pour semer ces mots comme on sème des graines, dans l’attente incertaine d’un printemps. 

“ On traversera aussi cette épreuve, nous sommes forts. Pour le moment, je regarde le ciel bleu, je regarde la lumière et je me dis que tant que je les vois, j’ai de la chance. Rappelle-toi la beauté du ciel bleu de Téhéran… ”. Je retiens ses paroles et je ravale l’émotion qui m’envahit. Je regarde une vidéo envoyée par une habitante de Téhéran, après une énième frappe. Une femme, sous le choc, attend. Attend les secours. Une femme perdue au milieu des décombres, seule, l’air hagard. Quand vont-ils arriver ? Que peut-elle espérer ? Que puis-je faire ? 

Je suis assis à la terrasse d’un café par une belle matinée ensoleillée, le ciel de Paris est bleu. Je regarde une dernière fois la vidéo sur mon téléphone : le ciel de Téhéran n’est plus bleu.  
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