Massacre à huis clos en Iran

Par Tigrane YEGAVIAN 

Des risques considérables en cas de durcissement de la crise 


Erévan a indiqué ne plus pouvoir joindre la communauté depuis plusieurs jours à cause des coupures. Si la crise dure plusieurs mois, les pénuries, l’inflation, l’insécurité vont frapper les couches les plus aisées sans discrimination. L’hypothèse de la multiplication d’affrontements avec l’entrée en scène d’acteurs armés périphériques (Kurdes et Baloutches), se greffe à la hantise d’un chaos généré par la criminalité.

De son côté, l’Arménie devra faire face à de nouvelles vagues d’arrivées sur son sol et à la hantise de voir son commerce bilatéral avec l’Iran obstrué par les événements. Les chiffres officiels arméno-iraniens attestent d’un commerce bilatéral de 737 millions de dollars en 2024 avec un objectif d’un milliard. Convoquant l’ambassadeur d’Arménie en Iran, les Affaires étrangères iraniennes ont critiqué les rassemblements d’Iraniens en Arménie près de l’ambassade, accusant Erévan de tolérer une activité “hostile”. L’Arménie doit donc tenir une posture difficile : ne pas apparaître comme base arrière d’une opposition iranienne, tout en restant fidèle à ses principes et à sa sécurité intérieure. Ce qui explique sans doute pourquoi les rassemblements ultérieurs ont été dissipés par les forces de l’ordre. 

Un Iran durablement instable peut changer la donne au Sud-Caucase (priorités iraniennes, gestion des frontières, bandes criminelles, pressions sur les routes). Plusieurs analyses insistent sur le rôle de l’Iran comme “lifeline” [Ndlr : bouée de sauvetage] économique/logistique pour l’Arménie. A l’évidence, l’onde de choc sera sévère même si à l’heure où nous écrivons ces lignes l’hypothèse d’une chute du régime demeure hautement improbable. Interrogé par nos confrères de Civilnet, le grand historien arméno-iranien Ervand Abrahamian, défend l’idée que si la théocratie iranienne venait à tomber, le scénario le plus probable serait le règne de l’anarchie au lieu d’une transition démocratique avec la restauration du shah perçu comme une marionnette des Israéliens et des Occidentaux. 


 Opportunités limitées et risques réels pour l’Azerbaïdjan d’Aliev

La persistance des troubles en Iran, leur ampleur et leur possible inscription dans la durée obligent les acteurs régionaux à ajuster leurs calculs stratégiques. Parmi eux, l’Azerbaïdjan occupe une position singulière : voisin direct, lié à l’Iran par une frontière sensible et par l’existence de plusieurs millions d’Azéris iraniens, Bakou observe la crise avec un mélange d’intérêt tactique et d’inquiétude profonde. Dans l’espace médiatique et politique azerbaïdjanais, la question des « Azerbaïdjanais d’Iran » – souvent désignés sous l’expression de « Sud-Azerbaïdjan » – refait régulièrement surface à la faveur des manifestations. Certains discours laissent entendre que la crise actuelle pourrait rouvrir un dossier identitaire longtemps tenu en marge, notamment dans le nord-ouest iranien. Pour Ilham Aliev, cette thématique constitue un instrument utile à double titre : elle nourrit une mobilisation nationaliste interne et sert de levier de pression indirect sur Téhéran, surtout si le régime iranien apparaît fragilisé. Mais cet outil est manié avec prudence. L’histoire récente montre que l’État iranien, en période de crise, tend à désigner des acteurs extérieurs comme responsables des troubles. Les autorités iraniennes ont ainsi imputé les violences à des “ groupes terroristes ” soutenus par les États-Unis et Israël, selon plusieurs dépêches internationales. Dans ce climat de suspicion, l’Azerbaïdjan pourrait aisément devenir un coupable commode dans la narration officielle iranienne. D’où une ligne de conduite relativement constante à Bakou : exploiter symboliquement la question identitaire sans franchir le seuil de l’ingérence directe, afin d’éviter un retour de flamme diplomatique et sécuritaire.


De fait, une instabilité prolongée en Iran comporte des risques concrets pour l’Azerbaïdjan. Le premier concerne la sécurité frontalière. Les troubles peuvent favoriser les trafics (armes, drogues), des incidents locaux ou des flux de population difficiles à maîtriser, obligeant Bakou à renforcer la surveillance et à mobiliser des ressources supplémentaires. À cela s’ajoutent des effets économiques moins visibles mais potentiellement durables. Même si certains flux logistiques – ferroviaires notamment – peuvent se maintenir, l’incertitude politique, les coupures d’internet et la désorganisation administrative ont souvent des effets différés sur le commerce, les paiements et les échanges transfrontaliers. Pour une économie azerbaïdjanaise qui cherche à diversifier ses partenariats régionaux, ces perturbations constituent un facteur de fragilité. Enfin, une crise iranienne qui s’éterniserait pourrait placer Bakou devant un dilemme délicat : rester silencieux face au sort des Azéris d’Iran, ou prendre position au risque d’une confrontation directe avec Téhéran.

Un aspect souvent sous-estimé tient à la dimension symbolique des manifestations iraniennes. Pour toute autocratie régionale, voir un régime voisin contesté par des mobilisations de masse constitue un signal d’alarme. La réaction est généralement préventive et purement sécuritaire. Certains analystes occidentaux vont plus loin et évoquent la possibilité qu’un bouleversement en Iran fasse émerger des récits alternatifs – voire un pôle turcophone plus ouvert et démocratique – susceptibles de fragiliser le modèle hyper-centralisé et autoritaire d’Aliev. Sans reprendre nécessairement ces hypothèses dans toute leur radicalité, le réflexe de durcissement interne en Azerbaïdjan apparaît plausible à mesure que la crise iranienne se prolonge. Paradoxalement, le principal danger pour Bakou n’est pas tant un Iran affaibli qu’un Iran acculé et paranoïaque. Sous forte pression intérieure, le pouvoir iranien peut être tenté de durcir sa posture régionale et de désigner l’Azerbaïdjan comme responsable d’une instrumentalisation de la minorité azérie. Ce schéma n’est pas inédit : depuis plusieurs années, des analystes soulignent la tentation récurrente de Téhéran de faire de Bakou un « bouc émissaire » en cas de tensions internes. Une telle dynamique pourrait enclencher une spirale de méfiance, d’escalade verbale, voire d’incidents sécuritaires, dans une région déjà marquée par de fortes rivalités.


À court terme, le scénario le plus probable reste celui de la prudence calculée. Bakou adopte une stratégie de hedging [Ndlr : couverture] : surveillance renforcée de la frontière, usage mesuré de la rhétorique identitaire, et préparation à d’éventuels chocs économiques. À moyen terme, si l’instabilité iranienne se prolonge, l’Azerbaïdjan devra composer avec un voisin plus imprévisible, tout en gérant un durcissement interne de son propre système politique.

Enfin, dans un scénario extrême de fragmentation de l’Iran, les risques de débordements transfrontaliers et la pression nationaliste pour « protéger » les Azéris d’Iran pourraient devenir explosifs sur le plan diplomatique et sécuritaire. En somme, loin d’être une simple opportunité géopolitique, la crise iranienne apparaît pour Aliev comme un révélateur de vulnérabilités régionales et internes, où la tentation de l’exploitation politique se heurte à des risques potentiellement majeurs. 


En Iran, les protestations en cours ont démarré fin décembre 2025 sur fond d’effondrement monétaire et de crise du coût de la vie, puis ont pris une tournure ouvertement anti-régime. La répression est décrite comme très lourde. Si le décompte réel des victimes est extrêmement difficile à établir, conséquence du black-out quasi total, les quelques Iraniens ayant pu quitter le pays faisaient état de plusieurs dizaines de milliers de tués à la mi-janvier. Des sources évoquent même une stratégie d’“internet national” durable, ce qui complique la vérification et la coordination d’aide. Dans cet enfer, où en sont les Arméniens d’Iran ? Sont-ils exposés réellement, voire ciblés aussi par la répression ? 


Une communauté visible, concentrée, institutionnalisée
Les Arméniens d’Iran sont surtout présents à Téhéran, en moindre mesure à Tabriz et Ispahan dans la Nouvelle Joulfa, avec des institutions (églises, écoles, associations) et une représentation parlementaire. Les estimations démographiques varient beaucoup selon les sources ; des analyses récentes évoquent plutôt entre 60 et 80 000 personnes, bien moins que les chiffres avancés par d’autres sources. A l’est de Téhéran dans les quartiers populaires de Narmak, Majidiye et Nezamieh, sont concentrés les écoles, les églises, les clubs sportifs et culturels de la communauté. Au nord et au centre de la capitale dans les quartiers de Youssefabad et de Vanak où se trouve le grand complexe sportif Ararat dont l’équipe figurait en Ligue 1 de l’Iran, la bourgeoisie arménienne a élu domicile. De fait, les Arméniens ne sont pas spécialement ciblés par la répression et ne l’ont jamais été. Cette minorité est plutôt bien vue par le régime. “ S’il y avait des victimes arméniennes à déplorer lors de la répression, il s’agirait davantage de manifestants ou de victimes accidentelles ”. Toujours est-il que deux morts ont été renseignées, provoquant de vives inquiétudes. 

D’origine arméno-iranienne, Anahit (le prénom a été modifié) vit à Paris mais ses proches parents résident toujours à Téhéran. “ Internet est coupé depuis le 8 janvier, le premier soir des manifestations massives dans un très grand nombre de villes. Il est donc impossible de joindre les gens par WhatsApp, Signal, Telegram... Les lignes téléphoniques (mobiles et fixes) étaient également coupées pendant quelques jours. Depuis le 13 janvier, les Iraniens peuvent appeler des numéros à l’étranger depuis leurs lignes fixes, mais on ne peut pas les joindre de l’étranger. Mon frère a pu me joindre une fois, pour à peine une minute [...]. Ils n’osent pas ou ne peuvent pas parler longtemps. Il m’a juste dit qu’ils étaient sains et saufs ”. Et d’ajouter : “ Une amie proche, dont la famille vit dans une ville de province, a eu la même expérience. Sa soeur a pu la joindre une fois. Elle n’a pas beaucoup parlé. Toute la famille s’est réfugiée dans un village. Elle a parlé d’un couvre-feu qui ne dit pas son nom. Les gens sont dans un état de choc. Ils n’osent pas sortir. Internet étant coupé, les informations arrivent au compte-goutte. Chose inhabituelle, c’est le régime qui le premier a diffusé des images (vidéos, photos) des dépôts de cadavres et de morgues ” nous dit-elle en nous communiquant un rapport d’Amnesty et une vidéo filmée le 10 janvier dans une morgue à Kharzak près de Téhéran. Exilée en France, Anahit combat le régime des Mollah depuis sa jeunesse ; elle nous explique que c’est dans l’intérêt du régime que de faire passer les victimes pour des personnes abattues par “ des terroristes sionistes infiltrés dans les rangs des manifestants ”. “ Khamenei a dit lui-même dans un discours que des milliers de personnes avaient été tuées et il les a appelées des martyrs. D’autres vidéos, envoyées par des manifestants ou des observateurs, montrent des rues jonchées de cadavres, des camions qui en sont remplis, les forces de l’ordre tirant sur les manifestants. Des Iraniens qui ont quitté le pays par les frontières terrestres ont également pu témoigner. Certains parlent d’un état de guerre ”, ajoute Anahit. Au-delà de la violence de la répression, quels sont les autres risques / dangers auxquels font face les Arméniens d’Iran ? “ Ils font face aux mêmes risques que le reste de la population. Certains témoignages, non vérifiables pour le moment, font état de pénuries alimentaires qui commencent. D’autres parlent de la faillite imminente de cinq banques, notamment la banque de Sepah (contrôlée par les Gardiens de la Révolution). Il y a quelques mois, en octobre, la faillite de la banque Ayandeh (proche du régime aussi) avait précipité la crise financière ”.

4 avril 2026
Le 24 avril 2026, la France commémorera le 111e anniversaire du génocide des Arméniens, reconnu comme le premier génocide du XXe siècle. À cette occasion, le Conseil de Coordination des Organisations Arméniennes de France (CCAF) appelle solennellement à une mobilisation massive de l’ensemble de la communauté arménienne, de ses amis et de tous les défenseurs des droits de l'Homme. Cent onze ans après l’extermination planifiée de plus d’un million et demi d’Arméniens par l’Empire ottoman, ce crime imprescriptible demeure, aujourd’hui encore, nié par son État héritier, la Turquie. Ce négationnisme d’État, persistant et organisé, constitue une violence supplémentaire faite à la mémoire des victimes et à leurs descendants. Il demeure un obstacle majeur à toute perspective de réconciliation fondée sur la vérité, la justice et la paix. Aucune réconciliation, ni stabilité durable ne saurait faire l’économie d’une reconnaissance pleine et entière de ce génocide, ainsi que de celui, concomitants des Assyro-Chaldéens et des Grecs qui ont fait des centaines de milliers de victimes. L’impunité fait le lit de la récidive : Ainsi plus d’un siècle après 1915, les menaces qui pèsent sur le peuple arménien n’ont pas disparu. Au contraire, elles se sont réactivées sous d’autres formes. Après le nettoyage ethnique de l’Artsakh, vidé de sa population arménienne dans des conditions qui ont bouleversé la conscience internationale en 2023, la République d’Arménie elle-même demeure confrontée à des pressions existentielles. Ces développements s’inscrivent dans une continuité idéologique inquiétante, nourrie par des logiques panturquistes et totalitaires qui prolongent, sous des formes contemporaines, les ambitions qui avaient conduit à l’anéantissement de 1915. La collusion manifeste entre l’Azerbaïdjan et la Turquie, dans leurs politiques à l’égard des Arméniens, témoignent de cette continuité. Face à cette réalité, la commémoration du 24 avril ne saurait se réduire à un simple devoir de mémoire. Elle constitue aussi un acte de vigilance, un engagement pour l’avenir, un refus de l’oubli et de l’indifférence, un moment pour réaffirmer les droits imprescriptible des victimes à la vérité et à des réparations. Elle est un moment de rassemblement pour affirmer, avec force, que les crimes contre l’humanité ne peuvent rester impunis, ni se répéter dans le silence du monde. En France, cette commémoration revêt une dimension particulière. Instituée comme journée nationale de commémoration du génocide des Arméniens, elle engage la République et ses valeurs. Elle rappelle que la lutte contre le négationnisme, le racisme et les violences de masse est au cœur de notre pacte démocratique. En ce 111e anniversaire, le CCAF appelle : à honorer la mémoire des victimes du génocide ; à exiger la reconnaissance officielle et sans ambiguïté de ce crime par la Turquie ; à défendre le droit à la sécurité et à l’existence de la République d’Arménie ; à soutenir le droit au retour des Arméniens d’Artsakh sur leurs terres ; à obtenir la libération immédiate des prisonniers et otages arméniens détenus en Azerbaïdjan ; à faire vivre, partout en France, les valeurs de justice, de dignité et de vérité. Le CCAF appelle l’ensemble des citoyens, les élus, les institutions, les associations et les forces vives de la Nation à se joindre massivement aux commémorations organisées sur tout le territoire le 24 avril 2026 . Le 24 avril, soyons unis, nombreux et déterminés.
par Harout Mardirossian 3 avril 2026
Bienvenue sur le nouveau site Internet de France Arménie. Nous espérons qu'il vous plaira et que vous retrouverez ainsi toutes les informations de notre journal. Progressivement en tenant compte des remarques, nous allons l'améliorer et publié plus régulièrement des articles. Notre rubrique Archives qui renvoie vers les numéros gratuits et pour nos abonnés vers les anciens numéro sera complété prochainement par l'ensemble des numéros depuis la création de France Arménie en Avril 1982 dans le cadre du projet de numérisation que nous avons engagé et qui est en bonne voie. Vous pouvez aussi vous abonner en ligne ou faire un don pour aider France Arménie à continuer à se développer. Bonne lecture et encore merci de votre soutien !
par La Rédaction 20 mars 2026
Le sommaire de notre numéro 539 d'avril 2026
par Harout MARDIROSSIAN 20 mars 2026
En ce mois d’avril, France Arménie fête ses 44 ans, et reste le plus ancien journal arménien en activité de la Diaspora française. Au moment où vous allez ouvrir ce magazine chez vous, je vous invite, si vous avez un ordinateur, une tablette ou votre téléphone, à vous rendre sur le site france-armenie.fr. En effet, comme nous nous y étions engagés, notre site a fait peau neuve. Vous y retrouverez les articles parus depuis le début de l’année dans la version papier. Nos archives aussi ont été totalement numérisées grâce à votre soutien financier et vont s’insérer prochainement dans ce nouveau site. Tout en conservant notre version papier, vous pourrez retrouver sur le site france-armenie.fr, chaque jour, chaque semaine, des articles d’analyse et de décryptage de l’actualité arménienne faisant plus que jamais de France Arménie, le lien précieux entre tous les Arméniens. Mais, vous le savez, l’actualité de qualité a un coût et dans un contexte économique compliqué et la baisse des recettes publicitaires, plus que jamais nous avons besoin de vous car nous ne voulons pas voir s’arrêter la formidable aventure que constitue France Arménie. Face aux fake news, à l’IA, à tous les faux comptes sur les réseaux sociaux qui distillent quotidiennement la haine et le mensonge, les médias comme le nôtre sont, eux, périssables. Aussi, nous comptons sur vos abonnements, vos publicités et surtout sur vos dons pour pérenniser ce magazine et désormais sa version en ligne. Ce constat est d’autant plus vrai quand on regarde le climat délétère dans lequel l’Arménie sombre chaque jour, quand on voit les reculs de la Cause arménienne comme par exemple le licenciement d’Edita Gzoyan, la directrice du Musée du Génocide de Dzidzernagapert, pour avoir remis un livre sur l’Artsakh à JD Vance. Car dans cette Arménie, il ne faut plus prononcer le mot Artsakh, ne plus regarder l’Ararat, ne plus être fier de son histoire millénaire. Au contraire, il faut dénigrer son Eglise, sa Constitution, ses journalistes, ses chercheurs… Dans cette « Arménie réelle », on peut s’attendre à tout et notamment à un usage immodéré et partisan de la Justice pour régler des comptes avec ses opposants et se maintenir au pouvoir sous le regard bienveillant de l’Europe. On peut donc envisager, sans trop se tromper, que tout sera mis en œuvre pour assurer la victoire du pouvoir en place, au nom de la paix et de la démocratie. Tout cela pour plaire et complaire à la Turquie et à l’Azerbaïdjan pour une paix dont on sait qu’elle n’est pas garantie car aucun garant, pas même Trump et encore moins Macron, ne se portera au secours de l’Arménie si elle devait être menacée. L’Iran, le Liban, la Syrie, le Vénézuela, l’Ukraine, Gaza et la Palestine sont des exemples frappants que l’ordre mondial est en train de vaciller et qu’il faut se préparer à toutes les éventualités. En ce sens, l’Arménie et l’Artsakh ont servi de terrains de tests pour ce que nous voyons aujourd’hui. A partir du moment où l’Azerbaïdjan use de la force pour procéder à un nettoyage ethnique, un génocide, sans que la communauté internationale ne bouge le petit doigt, n’impose des sanctions et qu’elle se contente de promettre de l’aide humanitaire tout en faisant le commerce du gaz et du pétrole avec le bourreau d’un peuple, pourquoi en serait-il autrement pour ces autres pays, ces autres peuples ? Deux choix s’offrent désormais à nous, Arméniens de France : marcher la tête baissée, courber l’échine ou marcher la tête haute, continuer à revendiquer inlassablement « Justice pour le peuple arménien », être solidaire de sa Mère Patrie et œuvrer pour son indépendance et sa sécurité. Les commémorations du 24-Avril prochain nous donneront de nouveau l’occasion de répondre à ce choix. Il y aura ceux qui resteront chez eux à commémorer intérieurement et il y aura, nous l’espérons, la très grande majorité qui participera activement pour que vive la Cause arménienne.
par Harout MARDIROSSIAN 25 février 2026
Le 3 février, l’Assemblée nationale française, à l’unanimité, a adopté une résolution demandant la libération des otages arméniens retenus à Bakou. Quelques jours plus tard, la plupart d’entre eux ont été condamnés pour l’exemple à la prison à vie. Le 17 février, Rouben Vartanian a été lui condamné à 20 ans de prison. Des otages dont le seul crime est d’avoir voulu défendre le droit à l’autodétermination des peuples, droit reconnu par la charte de l’ONU, droit qui est en train de s’effondrer sous les coups de boutoirs de Trump, Erdogan, Aliev ou Netanyahu. Il est évident pour tous que ces procès et ces peines de prison à vie sont des farces grotesques mises en place uniquement pour pouvoir justifier le nettoyage ethnique de l’Artsakh, faire chanter le gouvernement arménien et imposer le silence à la communauté internationale. Mais face à ce chantage, le gouvernement arménien pratique la politique de l’autruche et n’instaure aucune pression de peur que cela compromette le plan de paix négocié par Trump et les milliards de dollars annoncés. Or négocier, ce n’est pas n’avoir aucune exigence et céder sur tout. C’est avoir dans sa main des atouts que l’on met en avant dans la discussion pour équilibrer les points de vue. Affirmer le droit au retour des Arméniens en Artsakh, défendre la non-destruction du patrimoine arménien d’Artsakh, exiger la libération d’otages détenus illégalement, exiger le retrait du territoire souverain de l’Arménie, exiger des réparations pour le génocide commis en 1915 et le nettoyage ethnique de 2023 sont une partie des atouts que l’Arménie doit avoir dans sa main. L’atout le plus important étant le soutien des pays amis, comme la France ou les Etats-Unis, grâce au travail de fond mené par sa diaspora depuis plus de 50 ans. Mais voilà, le gouvernement arménien préfère se tromper d’ennemis. Au lieu de valoriser ses atouts, au lieu de les utiliser dans la négociation avec la Turquie et l’Azerbaïdjan en s’appuyant sur la France, la Russie ou les Etats-Unis, Nikol Pachinian préfère considérer comme des “ extrémistes ” mettant en péril l’indépendance de l’Arménie tous ceux qui défendent les droits légitimes du peuple arménien. Ainsi en est-il de l’Église arménienne et de son Catholicos qui est désormais empêché de quitter l’Arménie sous un prétexte fallacieux. Nikol Pachinian a récemment considéré les sermons prononcés dans les églises qui défendent l’unité avec l’Artsakh et les droits du peuple arménien comme comparables à “ l’islam radical ”. Tout cela pour justifier la répression politique engagée contre l’Eglise arménienne pour la réduire au silence, pour la mettre en position d’otage comme le sont déjà les minorités arméniennes en Turquie et dans le Moyen-Orient. Quant aux satrapes du pouvoir arménien, y compris ici en France, ils préfèrent qualifier tout soutien à la Cause arménienne, tout soutien à l’Église arménienne, d’agents de la Russie. Mais qui, si ce n’est leur champion, vient de se qualifier “ d’ami très proche de Poutine et de Michoutsine ” et d’indiquer au lendemain de la visite en Arménie de JD Vance “ que la Russie resterait un partenaire stratégique pour l’Arménie ” ? Ce qui serait acceptable pour Pachinian serait inacceptable pour ses opposants et devrait les conduire en prison ? Soyons sérieux ! Et puisqu’ils n’ont que la légitimité d’un “ gouvernement démocratiquement élu ” à la bouche, rappelons à ces nervis, qu’en 2018 et en 2021, Nikol Pachinian s’est fait élire sur un programme soutenant l’Artsakh et son droit à l’autodétermination, défendant comme à Sardarabad en 2018 la Cause arménienne, affirmant que chaque cm2 du territoire arménien serait défendu les armes à la main. Aussi, lorsqu’il accomplit chaque jour strictement le contraire, c’est lui qui trahit la confiance de ses électeurs et de son peuple, pas l’Église arménienne qui, depuis Khrimian Haïrig, reste fidèle à son rôle de défenseur de l’unité du peuple arménien autour de ses droits légitimes et ce, sous tous les régimes, qu’ils soient ottoman ou soviétique. Là est la vérité !
24 février 2026
Notre numéro de mars est parti pour nos abonnés avec en une les otages arméniens détenus à Bakou dont les condamnations à vie viennent d'etre prononcées alors qu'en France l'Assemblée Nationale les a soutenu dans une résolution votée à l'unanimité. Ce numéro revient aussi sur le diner du CCAF, qui a été une nouvelle fois le rendez-vous de l'amitié franco arménienne. Vous trouverez aussi un très beau reportage sur les Arméniens du Dersim et toute l'actualité politique, diplomatique et culturelle de l'Arménie et des Arméniens.
par Armenag BEDROSSIAN 19 février 2026
Le 17 février, le révérend Jesse Jackson, figure du combat des droits civiques aux Etats-Unis est décédé à l'âge de 84 ans. Proche de Martin Luther King, premier candidat noir à la présidence des Etats-Unis, le révérend Jackson a utilisé sa voix non seulement sur la scène politique américaine, mais aussi sur la scène internationale. Ainsi, il s’est rendu en Arménie quelques jours après le tremblement de terre dévastateur de 1988 pour accompagner une partie de l’aide humanitaire récoltée par la communauté arménienne des Etats-Unis, en voulant marquer sa solidarité avec le peuple arménien. En février 1989, à la cathédrale arménienne Saint-Vartan à New York, il a participé à une cérémonie œcuménique en compagnie de Sa Sainteté Vasken Ier, Catholicos de tous les Arméniens, et de Sa Sainteté Karekin II Catholicos de la Grande Maison de Cilicie, réunis pour lever des fonds en faveur de l’Arménie. Lors de cette cérémonie, avec son charisme et son éloquence légendaire, le Révérend Jackson a exhorté les dirigeants mondiaux à mettre de côté les rivalités de la Guerre froide et à répondre avec compassion et soutien humanitaire à l’Arménie. L’Église apostolique arménienne lui a rendu hommage à l’occasion de son décès.
image edito
par Harout MARDIROSSIAN 10 février 2026
Le monde selon Trump, Poutine, Erdogan, Netanyahu, Khamenei ou Aliev fait peur. Un monde où la loi du plus fort s’impose au mépris de la volonté des peuples, de leurs histoires et de leurs droits. Un monde où il suffit de menacer la planète entière d’une guerre, d’augmenter les droits de douanes, de bombarder un Etat i
France
par Varoujan MARDIKIAN 9 février 2026
La Croix Bleue des Arméniens de France a lancé en Arménie un programme innovant qui permettra à des familles réfugiées d’Artsakh de s’installer dans de bonnes conditions. Pour s’inscrire dans la durée.
par Zmrouthe AUBOZIAN 7 février 2026
Le 17 novembre 2025, médiatisée par les télévisions et les journaux, on apprenait la pose d’une rétine artificielle sur trois patients atteints de la DMLA sèche, atrophique, par le Professeur Laurent Kodjikian, opthalmologue à l’hôpital de la Croix-Rousse à Lyon. Plus d’un million de patients en France sont concernés par cette maladie qui est incurable. Outre la prouesse technologique, c’est un grand espoir pour ceux qui en sont atteints. Rencontre avec le Professeur. France Arménie : Professeur Kodjikian, qu’est-ce que la DMLA sèche, atrophique ? Professeur Kodjikian : La DMLA, dégénérescence maculaire liée à l’âge, atrophique, c’est-à-dire très usée, touche les plus de 60 ans. Elle se caractérise par un point noir au centre mais ce qui est autour se perçoit. La personne n’est pas aveugle, elle peut marcher seule mais elle ne peut plus lire ou rendre la monnaie chez l’épicier. Dans cette maladie, la rétine centrale ou macula, ne comporte plus les photorécepteurs grâce auxquels on peut voir. Ces photorécepteurs sont des cellules qui vont transformer l’image lumineuse en signal électrique qui va du nerf optique au cerveau. Le cerveau dit : “ Je vois une chaise rouge ” ou tout autre chose. Pour ce qui concerne la DMLA humide, elle se soigne par des injections dans l’œil. En quoi consiste l’implant ? L’implant mesure 2mm sur 2 (comme une tête d’aiguille), et a l’épaisseur de 3 microns (la moitié d’un cheveu). Il est glissé sous la rétine à l’endroit de la macula où il n’y a plus de photorécepteurs, lesquels sont remplacés par 378 électrodes qui agissent comme tels. Le dispositif complet est constitué d’une paire de lunettes équipées d’une caméra. Le tout est connecté à un processeur miniature. La caméra va filmer ce que le patient doit lire. Un fil sur le processeur, ou ordinateur de poche, envoie l’information captée et celui-ci procède à la transformation de l’image qui repart dans le fil de la caméra. La caméra envoie dans l’œil en infrarouge pour ne pas l’éblouir, le signal lumineux traité qui retourne dans l’implant et le transforme en signal électrique. Lequel ira jusqu’au cerveau qui l’interprète grâce au nerf optique. L’opération a duré environ une heure et demie, sous anesthésie locale. J’opère seul avec un interne. Quels bienfaits pour le patient ? 38 personnes dans le monde ont déjà été opérées avec succès, 80% ont récupéré une acuité visuelle importante, c’est-à-dire voir plus de 10 lettres, la moyenne en voit plus de 25, avec un gain de 1/10e ou 2/10e. Le meilleur patient mondial est un de mes 3 patients qui a gagné 59 lettres. Les éléments visuels apparaîtront en noir et blanc, les lignes formant des lettres et les lettres des mots. Ce n’est pas un miracle mais c’est un progrès majeur. L’implant ne va pas permettre de lire du jour au lendemain (une longue rééducation est nécessaire). Il n’est pas fait pour regarder la télévision ou conduire sa voiture. Outre les lettres, la rétine artificielle peut aider à visualiser un visage ou des objets. Vous avez déjà opéré trois personnes. Quels résultats chez elles ? Martine, 72 ans, opérée en 2021, a pu percevoir des formes pour la première fois grâce à l’implant rétinien. Les 3 patients vont bien mais Maurice est le seul à utiliser encore quotidiennement ce dispositif. Toutefois, il lit 6 à 7 fois plus lentement que la normale. Son acuité visuelle est remontée à 5/10e. Les deux autres sont trop âgés ou fatigués pour poursuivre des séances d’orthoptie à raison d’une fois par semaine sur un minimum d’un an. Il faut être motivé pour rééduquer l’oeil, lui réapprendre à lire. Quel avenir pour ce genre d’implant ? Les résultats des essais cliniques de cet implant ont été publiés dans The New England Journal of Medicine en octobre 2025. Ils sont suffisamment probants pour que la société qui l’a fabriqué demande une autorisation de commercialisation en Europe. Cette commercialisation permettra éventuellement, plus tard, que son coût, probablement plus de 100 000 euros (totalement gratuit pour les 3 patients lyonnais car inclus dans un essai clinique), soit pris en charge par la Sécurité sociale. Il faut savoir que d’autres essais cliniques sont en cours dans le service du Professeur Kodjikian, aussi bien pour la DMLA atrophique que pour la DMLA humide. Il emploie 4 attachés de recherche clinique pour l’aider et a déjà conduit personnellement le nombre impressionnant de plus de 120 études cliniques en tant qu’investigateur principal. L’intelligence artificielle (IA) permettra-t-elle des avancées ? La société a prévu des implants plus gros, avec plus d’électrodes, une amélioration de la caméra avec un processeur intégré et non plus relié par un fil et enfin l’IA qui devrait permettre d’améliorer le processus du traitement de l’image. Professeur Kodjikian, pouvez-vous nous parler de vous ? Je suis né à Valence d’où mes parents sont originaires. Mes grands-parents, rescapés du Génocide, étaient de Kharpet. J’étais membre de l’UMAF mais j’ai dû en partir car ma carrière me prenait trop de temps. Mais je fais partie de Santé Arménie où j’organise des RCP - réunions de concertation pluridisciplinaires -, avec des ophtalmologues d’Arménie qui exposent leurs cas difficiles. Pour la deuxième année, j’ai pu faire venir deux internes qui ont travaillé dans mon service trois mois, et pour lesquels j’ai réussi à leur faire allouer une bourse de 7 500 euros. J’aide à ma façon l’Arménie. Je me sens arménien et j’ai réussi à transmettre cette arménité à mes enfants. Mon fils de 20 ans est déjà parti deux fois en Arménie. Il adore. Je dois moi-même m’y rendre très prochainement à l’invitation d’un médecin arménien que j’ai reçu à mon congrès national LOR (Lyon-œil-rétine). Laurent Kodjikian est : - Professeur des Universités, praticien hospitalier, classe exceptionnelle, échelon 2, c’est-à-dire l’échelon maximal, - Chef de service adjoint du service d’ophtalmologie de l’hôpital de la Croix-Rousse, CHU de Lyon, - Responsable de l’enseignement de l’ophtalmologie à la Faculté de médecine Lyon-Est de l’Université de Lyon, - Président/Coordonnateur du collège d’ophtalmologie de Lyon -Ancien Président de la Société française d’ophtalmologie (2018-2020). Ses titres sont trop nombreux pour être tous cités. Il est âgé de 53 ans. Il a été nommé Chevalier dans l’ordre national de la Légion d’honneur en 2021.