Des risques considérables en cas de durcissement de la crise
Erévan a indiqué ne plus pouvoir joindre la communauté depuis plusieurs jours à cause des coupures. Si la crise dure plusieurs mois, les pénuries, l’inflation, l’insécurité vont frapper les couches les plus aisées sans discrimination. L’hypothèse de la multiplication d’affrontements avec l’entrée en scène d’acteurs armés périphériques (Kurdes et Baloutches), se greffe à la hantise d’un chaos généré par la criminalité.
De son côté, l’Arménie devra faire face à de nouvelles vagues d’arrivées sur son sol et à la hantise de voir son commerce bilatéral avec l’Iran obstrué par les événements. Les chiffres officiels arméno-iraniens attestent d’un commerce bilatéral de 737 millions de dollars en 2024 avec un objectif d’un milliard. Convoquant l’ambassadeur d’Arménie en Iran, les Affaires étrangères iraniennes ont critiqué les rassemblements d’Iraniens en Arménie près de l’ambassade, accusant Erévan de tolérer une activité “hostile”. L’Arménie doit donc tenir une posture difficile : ne pas apparaître comme base arrière d’une opposition iranienne, tout en restant fidèle à ses principes et à sa sécurité intérieure. Ce qui explique sans doute pourquoi les rassemblements ultérieurs ont été dissipés par les forces de l’ordre.
Un Iran durablement instable peut changer la donne au Sud-Caucase (priorités iraniennes, gestion des frontières, bandes criminelles, pressions sur les routes). Plusieurs analyses insistent sur le rôle de l’Iran comme “lifeline” [Ndlr : bouée de sauvetage] économique/logistique pour l’Arménie. A l’évidence, l’onde de choc sera sévère même si à l’heure où nous écrivons ces lignes l’hypothèse d’une chute du régime demeure hautement improbable. Interrogé par nos confrères de Civilnet, le grand historien arméno-iranien Ervand Abrahamian, défend l’idée que si la théocratie iranienne venait à tomber, le scénario le plus probable serait le règne de l’anarchie au lieu d’une transition démocratique avec la restauration du shah perçu comme une marionnette des Israéliens et des Occidentaux.
Opportunités limitées et risques réels pour l’Azerbaïdjan d’Aliev
La persistance des troubles en Iran, leur ampleur et leur possible inscription dans la durée obligent les acteurs régionaux à ajuster leurs calculs stratégiques. Parmi eux, l’Azerbaïdjan occupe une position singulière : voisin direct, lié à l’Iran par une frontière sensible et par l’existence de plusieurs millions d’Azéris iraniens, Bakou observe la crise avec un mélange d’intérêt tactique et d’inquiétude profonde. Dans l’espace médiatique et politique azerbaïdjanais, la question des « Azerbaïdjanais d’Iran » – souvent désignés sous l’expression de « Sud-Azerbaïdjan » – refait régulièrement surface à la faveur des manifestations. Certains discours laissent entendre que la crise actuelle pourrait rouvrir un dossier identitaire longtemps tenu en marge, notamment dans le nord-ouest iranien. Pour Ilham Aliev, cette thématique constitue un instrument utile à double titre : elle nourrit une mobilisation nationaliste interne et sert de levier de pression indirect sur Téhéran, surtout si le régime iranien apparaît fragilisé. Mais cet outil est manié avec prudence. L’histoire récente montre que l’État iranien, en période de crise, tend à désigner des acteurs extérieurs comme responsables des troubles. Les autorités iraniennes ont ainsi imputé les violences à des “ groupes terroristes ” soutenus par les États-Unis et Israël, selon plusieurs dépêches internationales. Dans ce climat de suspicion, l’Azerbaïdjan pourrait aisément devenir un coupable commode dans la narration officielle iranienne. D’où une ligne de conduite relativement constante à Bakou : exploiter symboliquement la question identitaire sans franchir le seuil de l’ingérence directe, afin d’éviter un retour de flamme diplomatique et sécuritaire.
De fait, une instabilité prolongée en Iran comporte des risques concrets pour l’Azerbaïdjan. Le premier concerne la sécurité frontalière. Les troubles peuvent favoriser les trafics (armes, drogues), des incidents locaux ou des flux de population difficiles à maîtriser, obligeant Bakou à renforcer la surveillance et à mobiliser des ressources supplémentaires. À cela s’ajoutent des effets économiques moins visibles mais potentiellement durables. Même si certains flux logistiques – ferroviaires notamment – peuvent se maintenir, l’incertitude politique, les coupures d’internet et la désorganisation administrative ont souvent des effets différés sur le commerce, les paiements et les échanges transfrontaliers. Pour une économie azerbaïdjanaise qui cherche à diversifier ses partenariats régionaux, ces perturbations constituent un facteur de fragilité. Enfin, une crise iranienne qui s’éterniserait pourrait placer Bakou devant un dilemme délicat : rester silencieux face au sort des Azéris d’Iran, ou prendre position au risque d’une confrontation directe avec Téhéran.
Un aspect souvent sous-estimé tient à la dimension symbolique des manifestations iraniennes. Pour toute autocratie régionale, voir un régime voisin contesté par des mobilisations de masse constitue un signal d’alarme. La réaction est généralement préventive et purement sécuritaire. Certains analystes occidentaux vont plus loin et évoquent la possibilité qu’un bouleversement en Iran fasse émerger des récits alternatifs – voire un pôle turcophone plus ouvert et démocratique – susceptibles de fragiliser le modèle hyper-centralisé et autoritaire d’Aliev. Sans reprendre nécessairement ces hypothèses dans toute leur radicalité, le réflexe de durcissement interne en Azerbaïdjan apparaît plausible à mesure que la crise iranienne se prolonge. Paradoxalement, le principal danger pour Bakou n’est pas tant un Iran affaibli qu’un Iran acculé et paranoïaque. Sous forte pression intérieure, le pouvoir iranien peut être tenté de durcir sa posture régionale et de désigner l’Azerbaïdjan comme responsable d’une instrumentalisation de la minorité azérie. Ce schéma n’est pas inédit : depuis plusieurs années, des analystes soulignent la tentation récurrente de Téhéran de faire de Bakou un « bouc émissaire » en cas de tensions internes. Une telle dynamique pourrait enclencher une spirale de méfiance, d’escalade verbale, voire d’incidents sécuritaires, dans une région déjà marquée par de fortes rivalités.
À court terme, le scénario le plus probable reste celui de la prudence calculée. Bakou adopte une stratégie de hedging [Ndlr : couverture] : surveillance renforcée de la frontière, usage mesuré de la rhétorique identitaire, et préparation à d’éventuels chocs économiques. À moyen terme, si l’instabilité iranienne se prolonge, l’Azerbaïdjan devra composer avec un voisin plus imprévisible, tout en gérant un durcissement interne de son propre système politique.
Enfin, dans un scénario extrême de fragmentation de l’Iran, les risques de débordements transfrontaliers et la pression nationaliste pour « protéger » les Azéris d’Iran pourraient devenir explosifs sur le plan diplomatique et sécuritaire. En somme, loin d’être une simple opportunité géopolitique, la crise iranienne apparaît pour Aliev comme un révélateur de vulnérabilités régionales et internes, où la tentation de l’exploitation politique se heurte à des risques potentiellement majeurs.








