Bakou l'arménienne qui n'est plus
par Sahag SUKIASYAN
L’arménophobie est l’un des éléments clef du récit national de l’Azerbaïdjan. Tous les moyens: l’épuration ethnique, la destruction du patrimoine matériel, le révisionnisme et l’instrumentalisation des mémoires, ont été utilisés à Bakou pour gommer jusqu’au souvenir des Arméniens qui ont pourtant joué un rôle majeur dans sa construction.
Si le sort tragique de ce patrimoine dans les provinces du Nakhitchevan et d’Artsakh est malheureusement bien renseigné et régulièrement dénoncé (1), une partie non négligeable du patrimoine arménien du reste de l’Azerbaïdjan demeure assez peu connu du grand public. Il s’agit en particulier de celui des territoires situés sur la rive gauche du fleuve Koura – de la province du « Poun aghvank » (la véritable Albanétie) - où des dizaines de villages étaient encore partiellement peuplés d’Arméniens et d’Oudis jusque dans les années 20 du 20e siècle, et celui des localités arméniennes de la plaine du Chirvan comprise entre le Karabagh, le fleuve Araxe et la mer Caspienne (2). Mais la partie la moins connue de ce très riche patrimoine est sans doute celui de la ville et de la région de Bakou.
L’histoire des Arméniens de Bakou et de sa région constitue un champ de recherche assez peu exploré en diaspora. En Arménie et en Russie, quelques historiens et chercheurs ont commencé à publier à partir des années 90 des articles et ouvrages sur la question. L’exode tragique de plus de 350 000 arméniens d’Azerbaïdjan, dont près de 220 000 originaires de la région et de la ville de Bakou, a été l’occasion pour découvrir ou redécouvrir l’histoire d’une communauté très particulière qui n’aura qu’une brève existence d’environ un siècle et demi. Parmi ces auteurs, figurent Alexander Grigoryan (3), Iskhan Kishmiryan, Hranouch Khalatyan et quelques autres (4). Même si certains de ces auteurs font remonter la présence arménienne au Haut Moyen-Âge, c’est surtout à partir de 1850 que les Arméniens s’installent massivement sur la péninsule d’Absheron où ils fondent plusieurs villages, avant de s’installer dans la ville portuaire qui connaît un essor très rapide. Cet essor est naturellement accéléré par la découverte d’immenses réserves pétrolières.
Conquise par les Russes en 1805-1806, la région était devenue le centre du gouvernorat de Bakou, l’une des régions de la vice-royauté du Caucase. La ville constitue alors un centre administratif, militaire, économique et culturel cosmopolite peuplé de Russes, de Tatars, de Juifs, d’Arméniens et de représentants de nombreux autres peuples de la région. Cherchant à la fois à échapper à l’insécurité qui règne dans des régions comme le Karabagh ou la plaine du Chirvan où ils étaient très nombreux dès le XVIe et XVIIe siècle, attirés par les nombreux emplois qui sont proposés par cette nouvelle métropole économique où l’artisanat et l’industrie prospèrent, les Arméniens représentent rapidement le groupe ethnique le plus important après les Russes. Au recensement de 1897, ils sont plus de 25 000 à Bakou intra-muros, 55 000 en 1926, 170 000 en 1959 et atteignent le nombre de 220 000 vingt ans plus tard. Dans les années 1880, Bakou est devenue la deuxième métropole arménienne (29 % de la population de la ville est arménienne), derrière Tiflis dont 36 % des habitants sont arméniens, mais devant Constantinople dont la population est arménienne à 18 %.
Dans cette ville en plein développement, les Arméniens sont des agents économiques dynamiques dans les domaines de l’artisanat, du commerce et rapidement dans l’industrie pétrolière dans laquelle ils occupent une place très importante aux côtés d'autres hommes d’affaires comme les Nobel ou les Rockefeller. Parmi la dizaine de « grands barons » arméniens du pétrole, on trouve les noms d’Ivan Mirzoyev, l’un des pères de l’industrie pétrolière de Bakou, Alexandre Mantachiants et Calouste Gulbenkian. Avec leurs collègues russes et tatars, ces richissimes industriels arméniens concourent au développement de la ville qui ne cesse de s’étendre durant tout le 19e siècle. Le « prolétariat arménien » vit essentiellement dans les quartiers du nord, nord-ouest de la ville, souvent aux côtés des musulmans, tandis que la grande bourgeoisie fait bâtir de somptueux hôtels particuliers dans de nouveaux quartiers qui se développent au-delà du vieux centre médiéval de « Isheir sheer ». Sollicités par les magnats de l’industrie pétrolière et par les grands commerçants, de nombreux architectes, principalement formés à Saint-Petersburg, s’installent à Bakou. Parmi ceux-ci, une quinzaine d’architectes arméniens comme Nicolas Bayev, Vartan Sarkissian, Hovhannès Katchaznuni (5) et Gapriel Ter-Mikaelyan (6). Leurs talents et les moyens financiers des grandes figures du monde économique de la ville mis à leur disposition font rapidement de Bakou une cité qui peut prétendre rivaliser avec des cités européennes de l’époque. Une grande partie de ce patrimoine regroupant tous les types d’architecture du moment, bâti par ces architectes et hommes d’affaire arméniens existe de nos jours encore, donnant à certains quartiers de la capitale de l’Azerbaïdjan des airs de « Barcelone orientale ».
Une vie sociale, culturelle et intellectuelle d’une grande richesse
Ces mêmes « barons » de l’industrie pétrolière et du commerce international (7) deviennent également des mécènes qui encouragent toutes les formes d’arts pour l’ensemble des habitants de la ville, indépendamment de leur appartenance ethnique ou religieuse. Parmi ces illustres mécènes, les frères Maylian occupent une place très particulière puisqu’ils ont financé la construction du premier grand théâtre de la ville qui est aujourd’hui l’opéra de Bakou.
La vie communautaire arménienne est tout aussi animée et riche qu’à Tiflis ou Constantinople. Plus de 60 titres de journaux arméniens paraissent à Bakou entre 1875 et 1920, de nombreux livres y sont édités parmi lesquels Ernani de Victor Hugo. La ville a compté jusqu’à 5 églises arméniennes, dont 4 ont été détruites entre 1920 et 2000 (8). Les écoles arméniennes, les institutions communautaires, dont la prestigieuse société savante, Société philanthropique arménienne (Հայոց մարդասիրական ընկերութիւն), ont été confisquées, transformées ou simplement détruites.
Dès 1988, les 220 000 Arméniens de la ville ont pris le chemin de l’exil par vagues successives, au gré des pogroms. Quelques dizaines d’hommes et de femmes arméniens, la plupart mariés à des Azéris, vivraient encore à Bakou, en taisant leur origine. Le quartier de « Ermenikent » (Le village arménien) bâti à partir de 1920 au nord-est de la ville a été débaptisé et très peu de gens se souviennent de cette véritable épopée de l’avant-garde architecturale soviétique. Le monument de Sdepan Chahoumian, la figure tutélaire de la Bakou soviétique, a été abattu et son nom effacé du plan de Bakou. Il n’y a plus de place pour les Arméniens dans cette ville. Les trois cimetières arméniens de la ville ont été détruits effaçant jusqu’à leur souvenir. A Bakou, même les morts arméniens ont perdu le droit de cité… Vivants, ils avaient largement contribué à son édification.
Bakou l’arménienne, n’est plus.
(1) https://www.djulfa.com/cemetery_history/
https://www.djulfa.com/nakhichevan-2005-the-state-of-armenian-monuments/
https://armenianbar.org/wp-content/uploads/2021/01/Armenian-Cultural-Heritage-Report-1.21-2021.pdf
https://monumentwatch.org/en/
https://caucasusheritage.cornell.edu
(2) Ces villages ont perdu la totalité de leurs habitants arméniens à la suite des pogroms anti-arméniens organisés par l’Azerbaïdjan entre 1988 et 1990.
(3) Grigoryan Alexander, Армянский Баку. Краткие зарисовки города до и после 1917 года. (Bakou arménienne, brèves esquisses de la ville avant et après 1917), Editions Spyurk, New York - Saint-Pétersbourg 2019.
(4) Un certain nombre de ces articles et ouvrages figurent sur le site de L’Union pan-arménienne Gartman-Chirvan-Nakhitchevan (Գարդման-Շիրվան-Նախիջեվան Համահայկական Միություն) qui regroupe des arméniens originaires de ces trois régions expulsés entre 1988 et 1990 et défend les droits de ces personnes exilées. http://gsn.armrefugees.am/hy/photo_gallery
(5) Il deviendra plus tard Premier ministre de la République indépendante d’Arménie.
(6) N. Bayev et G. Ter-Mikaelyan ont occupé le prestigieux poste d’architecte de Bakou et construit les plus remarquables bâtiments publiques de la ville comme la grande gare de chemin de fer de Sabundju ou la Philharmonie.
(7) La première grande chocolaterie de luxe de Bakou qui exportait ses produits dans tout l’empire russe a été fondée par un Arménien.
(8) Le dernier de ces sanctuaires, la cathédrale Saint-Grégoire-l’Illuminateur, construite en 1850, a été pillée et incendiée en décembre 1989. Après avoir été restaurée et privée des croix de son tambour central et de son clocher, elle a été transformée en annexe de la bibliothèque présidentielle. Son fond est constitué de plusieurs milliers de livres, manuscrits et documents d’archives volés, fruit d'une spoliation éhontée.

Comment les Arméniens rescapés du Génocide ont-ils vécu leur installation à Alfortville ? Quel regard le pays d’accueil a-t-il porté sur leur intégration ? Fruit d’un partenariat entre la MCA d’Alfortville et l’Association ARAM de Marseille, l’exposition organisée à Alfortville par l’historien Sevan Ananian, avec le soutien de la municipalité, revient sur cette période.

Ce 24 Avril marque un double rendez-vous : la ressortie en salles de Sans retour possible (1983), film co-réalisé par Serge Avédikian et Jacques Kébadian, et la publication d'Un mur contre l'oubli, ouvrage conçu par ce dernier à partir de cette matière filmique. À cette occasion, Serge Avédikian revient sur un geste cinématographique né de la nécessité de transmettre et de faire mémoire, dont la portée et les résonances se prolongent encore aujourd'hui.
Des souvenirs familiaux aux tapis rouges des Oscars, il trace un parcours singulier entre héritage, identité et création. À travers ses films, il explore l’intime pour mieux toucher à l’universel et porter une voix encore trop rare à Hollywood. Le film qu’il a coproduit Sinners (Les Pécheurs) avec le réalisateur Ryan Coogler et son épouse Zinzi Coogler a été nommé dans 16 catégories aux Oscars. Sinners a remporté quatre statuettes.

On ne le sait pas suffisamment, mais le HOM, les Croix de secours arméniennes, est reconnu comme une organisation non gouvernementale (Ong) qui dispose depuis près de 50 ans du droit à participer plusieurs fois par an aux travaux de l’ONU au sein de plusieurs commissions et conférences. Une présence qui lui a permis de “ porter la voix des femmes arméniennes ” comme l’a confié à France Arménie, Aroussiag Melkonian, la présidente au niveau mondial du HOM.

À deux mois du scrutin législatif du 7 juin 2026, rendez-vous électoral crucial pour l'avenir de l'Arménie, la transnation arménienne s'est réunie à Paris les 11 et 12 avril 2026. Organisée à la Maison de la Mutualité, cette conférence de mobilisation de la Diaspora arménienne a bénéficié de la logistique et des réseaux de la FRA Dachnaktsoutioun en Diaspora et s'est donnée pour mission de faire entendre une autre voix, un autre positionnement politique articulé autour de la défense intransigeante de la Cause arménienne. Dans un contexte de crise existentielle sans précédent, cet événement a marqué l'émergence d'un contre-narratif face au discours officiel d'Erevan, une affirmation claire d'une arménité fondée sur la résistance et la dignité — et non sur la résilience passive

111 ans après le Génocide des Arméniens, les commémorations ont une nouvelle fois rassemblé largement, mêlant recueillement, engagement et transmission aux nouvelles générations. Preuve en est, la présence exceptionnelle du Premier ministre français Sébastien Lecornu lors de la cérémonie républicaine du 24-Avril

Entre crises économiques, tensions géopolitiques et guerres régionales, les Arméniens de Syrie, du Liban et d'Iran ont commémoré le 24-Avril dans des conditions exceptionnellement difficiles. Alors que ces communautés historiques, autrefois poumons de la Diaspora arménienne, luttent pour leur survie, le silence d'Erevan résonne comme un abandon.


