Arméniens et Serbes : un destin croisé ?

par Alexandre SARADJIAN

Les peuples arménien et serbe, tous deux héritiers d’une riche tradition chrétienne, partagent depuis des siècles des liens profonds marqués par une résistance commune face à des empires conquérants. De la défense de la foi en passant par la résilience face à l’adversité, leurs histoires se croisent souvent jusqu’à la situation de l’Artsakh et du Kosovo.

Les premières traces des liens entre Arméniens et Serbes remontent au XIIIe siècle. Saint Sava, fondateur de l’Église orthodoxe serbe, visita des monastères arméniens et invita des architectes arméniens à construire des édifices en Serbie, comme le monastère de Vitovnica, qui conserve encore des inscriptions bilingues serbo-arméniennes. Saint Grégoire l’Illuminateur, père de l’Église arménienne, est d’ailleurs vénéré dans l’Église serbe médiévale.

Un épisode symbolique illustre cette solidarité chrétienne : lors de la très célèbre bataille du Champ des Merles (Kosovo Polje) en 1389, des Arméniens intégrés dans l’armée ottomane désertèrent pour rejoindre les Serbes, refusant de combattre des coreligionnaires chrétiens. Ces survivants auraient contribué à la reconstruction de monastères serbes. Plus récemment, en 1988, des pilotes serbes périrent en apportant de l’aide humanitaire en Arménie après le séisme de Spitak, leur sacrifice ayant été honoré par un khatchkar à Novi Sad, deuxième plus grande ville de Serbie.

Vartan Mamikonian et Lazar Hrebeljanovié : deux héros d’une foi préservée

Au cœur de ces histoires parallèles figurent deux figures héroïques : Vartan Mamikonian et le prince Lazar Hrebeljanović.

En 451, Vartan Mamikonian mène la bataille d’Avaraïr contre l’Empire sassanide perse, qui tente d’imposer le zoroastrisme aux Arméniens chrétiens. Bien que militairement défaite, notamment par la mort de Vartan, l’Arménie obtiendra de cette bataille une victoire morale : les Perses renoncent à la conversion forcée et accordent la liberté religieuse via le traité de Nevarsak (484). L’Arménie conserve ainsi son christianisme, adopté dès 301, devenant le premier Etat chrétien au monde. Vartan est canonisé et célébré comme symbole de sacrifice pour la foi.

En 1389, le prince Lazar affronte les Ottomans à Kosovo Polje. La bataille est indécise mais coûteuse car les deux leaders, Lazar et le sultan Murad Ier, meurent. Cela marque le début de la domination ottomane sur la Serbie. Pourtant, elle devient un mythe fondateur : Lazar choisit le “royaume céleste” plutôt que terrestre, préservant l’identité chrétienne serbe face à l’islamisation. Le Kosovo et la Métochie restent le berceau spirituel de la Serbie orthodoxe.

Ces deux batailles perdues qui sont des sacrifices héroïques aboutissent au même résultat : la sauvegarde de la religion chrétienne ainsi que de l’identité des ces deux peuples. La postérité retiendra donc la transformation de ces deux défaites en victoire spirituelle.


Persécutions sous l’Empire ottoman : un sort partagé

Sous l’Empire ottoman, Arméniens et Serbes, en tant que minorités chrétiennes, subissent un statut de dhimmi : taxes discriminatoires, restrictions civiles et persécutions récurrentes. Les Serbes connaissent des révoltes réprimées (comme en 1804-1815), des massacres et une perte progressive d’autonomie, culminant avec la chute de l’Empire serbe médiéval. Les Arméniens, concentrés en Anatolie orientale, affrontent des pogroms dès la fin du XIXe siècle (massacres hamidiens de 1894-1896 avec des centaines de milliers de morts), puis le Génocide de 1915 conduisant à l’extermination de 1,5 million d’entre eux. Bien que les Serbes n’aient pas subi un génocide de cette ampleur, les deux peuples partagent l’expérience de la répression ottomane contre les chrétiens, renforçant leur sentiment de destin commun.


Artsakh et Kosovo : des parallèles contemporains

Aujourd’hui, les conflits autour de l’Artsakh et du Kosovo-et-Métochie ravivent ces échos historiques. L’Artsakh, région historiquement arménienne intégrée à l’Azerbaïdjan soviétique, proclame son indépendance en 1991 après des pogroms anti-arméniens. Malgré une indépendance de facto jusqu’en 2023, l’offensive azerbaïdjanaise mène à l’exode massif des Arméniens, conduisant à un nettoyage ethnique massif.


Le Kosovo-et-Métochie, berceau serbe médiéval, majoritairement albanais après des migrations, déclare son indépendance en 2008 après l’intervention de l’OTAN en 1999. Reconnu par plus de 100 pays, il reste contesté par la Serbie qui y voit une amputation de son territoire historique, par ailleurs reconnu par l’ONU comme en faisant partie.


Les deux cas opposent intégrité territoriale et autodétermination, avec des enjeux de minorités chrétiennes dans des contextes de majorité musulmane. Comme le souligne Nikola Mirkovic, auteur engagé pour la cause serbe du Kosovo dans son ouvrage Le Martyre du Kosovo (Edition France-Empire, 3e édition, 2020), les puissances occidentales appliquent souvent des doubles standards : soutien à l’indépendance du Kosovo au nom des droits humains, mais reconnaissance de la souveraineté azerbaïdjanaise sur l’Artsakh malgré les accusations de nettoyage ethnique. Ces parallèles contradictoires interrogent : pourquoi un précédent pour l’un et pas pour l’autre ? Ils reflètent les complexités géopolitiques, mais soulignent la persistance d’une lutte pour la survie culturelle et religieuse.


Ainsi, Arméniens et Serbes partagent un destin croisé de résistance chrétienne face à l’adversité. De Vartan à Lazar, des monastères médiévaux aux conflits actuels, leur histoire commune invite à une solidarité chrétienne renouvelée dans un monde où les peuples anciens luttent encore pour leur existence. 

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