Washington sans stratégie, Erévan sans garanties : les illusions de la paix

Par Tigrane YEGAVIAN

Alors que Washington revendique un rôle accru dans le processus de paix arméno-azerbaïdjanais et que le projet de route Trump gagne en visibilité, les incertitudes stratégiques demeurent profondes dans la région. Absence de garanties de sécurité crédibles pour l’Arménie, rapports de force régionaux déséquilibrés, statut précaire des réfugiés de l’Artsakh. Dans cet entretien, l’analyste Tigran Grigoryan dresse un diagnostic sans concession des limites de l’engagement américain, des risques liés à la diplomatie des infrastructures et des vulnérabilités structurelles de l’État arménien à moyen et long terme.

France Arménie : Comment caractériseriez-vous la stratégie actuelle des États-Unis dans le Caucase du Sud ? Washington poursuit-il une vision régionale cohérente ou sa politique est-elle surtout réactive face aux initiatives russes, turques et iraniennes ?
Tigran Grigoryan : Je ne pense pas que l’administration américaine actuelle dispose d’une véritable stratégie pour le Caucase du Sud. Toutes les initiatives observées au cours de l’année écoulée relèvent davantage d’une diplomatie transactionnelle, non conventionnelle, que d’une réflexion stratégique clairement définie. Cela apparaît très nettement dans la nouvelle stratégie de sécurité nationale des États-Unis, où ni le Caucase du Sud, ni même le Grand Moyen-Orient ou l’Europe ne sont considérés comme des zones d’intérêt national fondamental. Le document souligne au contraire que, dans ces régions de moindre importance stratégique, Washington doit rechercher des résultats diplomatiques en mobilisant des ressources limitées et en s’appuyant sur une diplomatie présidentielle. C’est précisément ce qui s’est produit dans le processus de paix entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan : l’administration précédente, tout comme les deux parties, avaient réalisé l’essentiel du travail préparatoire, avant que l’administration Trump ne fasse basculer le processus par une implication active. Cela dit, si l’on se projette au-delà de l’ère Trump et que l’on envisage le retour d’une administration plus classique à la Maison-Blanche, les résultats du sommet de Washington — s’ils sont mis en œuvre — pourraient constituer un point d’appui solide pour les États-Unis afin de contrebalancer la Russie et d’autres acteurs régionaux dans le Caucase du Sud. Néanmoins, tous les discours sur une prétendue prééminence américaine dans la région sont prématurés et relèvent largement de la propagande.

L’idée d’une « Trump Route » ou d’un corridor de transit soutenu par les États-Unis est de plus en plus évoquée. Ce projet est-il stratégiquement viable, économiquement réaliste et politiquement soutenable au regard des équilibres régionaux actuels ?
En ce qui concerne les résistances politiques des autres acteurs, tout dépendra des détails et des modalités du projet, qui restent pour l’instant inconnus. Qui contrôle quoi, et comment ? Quelles seront les modalités concrètes des communications sous souveraineté et juridiction arméniennes ? Ce sont là les questions clés. À ce stade, on n’a pas observé de réactions particulièrement virulentes de la part des acteurs régionaux. La réaction russe a notamment été très mesurée. Mieux encore, Moscou a déjà profité de la dynamique créée après le sommet de Washington pour transporter des marchandises vers l’Arménie via le territoire azerbaïdjanais. Cette retenue russe s’explique très probablement par son scepticisme quant à la mise en œuvre effective du projet, mais aussi par les leviers dont elle dispose déjà sur le terrain : la présence de gardes-frontières russes dans le sud de l’Arménie, le contrôle russe du réseau ferroviaire arménien, et l’adhésion d’Erévan à l’Union économique eurasiatique. Certains de ces paramètres pourraient toutefois évoluer avec le temps. La réaction iranienne a été à deux vitesses : la direction politique s’est montrée relativement prudente, tandis que les cercles sécuritaires et religieux se sont exprimés de manière beaucoup plus critique à l’égard de l’implication américaine. Cette réponse fragmentée reflète avant tout l’extrême faiblesse actuelle de Téhéran.
Sur le plan économique, tout dépendra de l’intégration de cette route dans une connectivité plus large entre l’Asie centrale et l’Europe. Si elle se limite à un simple lien entre l’Azerbaïdjan continental et le Nakhitchevan, sans intégration dans des réseaux plus vastes et sans ouverture complète des communications régionales, elle n’aura d’intérêt stratégique et économique que pour la Turquie et l’Azerbaïdjan, tout en devenant un facteur d’érosion de la souveraineté et de la viabilité à long terme de l’Arménie. À cet égard, beaucoup dépendra des choix de Bakou et de la constance de l’engagement américain.

Voyez-vous une contradiction entre les discours occidentaux sur la connectivité régionale et les préoccupations sécuritaires fondamentales de l’Arménie, notamment dans le Syunik ? La diplomatie des infrastructures peut-elle se substituer à de véritables garanties de sécurité ?
Comme indiqué précédemment, tout dépend des modalités concrètes du déblocage des communications. Si l’Arménie conserve non seulement un contrôle nominal, mais aussi un contrôle effectif des routes traversant son territoire — y compris le contrôle douanier et frontalier — l’ouverture des communications pourrait effectivement être bénéfique, tant sur le plan économique que sécuritaire. Le développement des infrastructures et une connectivité équitable peuvent contribuer à la stabilité en créant des interdépendances régionales. Toutefois, ils ne peuvent pas se substituer à des garanties de sécurité. Or, aujourd’hui, aucun acteur ne semble capable — ni réellement disposé — à fournir à l’Arménie des garanties de sécurité viables.
Pour les États-Unis, la région ne constitue pas un intérêt national fondamental. L’Union européenne et ses États membres ne disposent ni des capacités ni de la puissance coercitive nécessaires. Dans le même temps, l’importance de l’Azerbaïdjan dans les projets énergétiques et de connectivité ne cesse de croître. La Russie, de son côté, a démontré son incapacité à honorer ses engagements envers l’Arménie ; ses garanties de sécurité existent surtout sur le papier. À Moscou, la Turquie et l’Azerbaïdjan sont désormais des partenaires plus importants que l’Arménie. Dans ces conditions, il n’existe pas de véritable alternative entre garanties de sécurité et diplomatie des infrastructures.

Quelles sont les chances réelles d’une normalisation authentique entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, et entre l’Arménie et la Turquie, dans un avenir proche ? Quelles seraient les conditions minimales pour qu’elle ne soit pas purement symbolique ?

Tout dépend de ce que l’on entend par normalisation « authentique ». S’il s’agit de la signature d’un traité de paix, cela dépendra largement de la capacité du gouvernement Pachinian à mener à bien les réformes constitutionnelles exigées par l’Azerbaïdjan. Un référendum est envisagé après les élections législatives de 2026, pour lesquelles Pachinian apparaît aujourd’hui comme favori, même s’il doit encore l’emporter. De manière plus générale, ce que l’on peut raisonnablement attendre dans les années à venir, c’est une forme de « paix négative » : l’absence de guerre ou d’escalades militaires majeures. C’est un objectif atteignable. Comme on l’a vu récemment, des initiatives limitées en matière de transit et un commerce modeste sont également possibles. Aller au-delà nécessitera beaucoup plus de temps et une volonté politique bien plus forte.


Concernant les déplacés de l’Artsakh, quelle est votre évaluation de leur statut juridique et politique en Arménie ? Existe-t-il un risque qu’ils soient progressivement traités comme de simples migrants économiques ?

L’idée de considérer les réfugiés comme des migrants économiques est une revendication azerbaïdjanaise, mais je ne pense pas qu’elle soit réaliste. Il existe déjà des programmes de long terme — certes encore très imparfaits — qui considèrent l’ensemble des déplacés comme des bénéficiaires. En revanche, sur le plan juridique, le gouvernement arménien a lui-même créé des problèmes artificiels lorsqu’il a adopté, en octobre 2023, une décision traitant les Arméniens du Haut-Karabagh comme des non-citoyens, ce qui n’avait jamais été le cas auparavant. Les Arméniens du Karabagh jouissaient jusqu’alors de l’ensemble des droits liés à la citoyenneté arménienne. Ils possèdent tous des passeports arméniens portant un code spécial, désormais considéré uniquement comme un document de voyage. Cette décision a entraîné de nombreuses difficultés : restrictions d’accès à la fonction publique, perte du droit de posséder des terres agricoles, etc. Le même texte a également défini les Arméniens d’Artsakh comme des personnes sous protection temporaire ou comme des réfugiés, et a introduit une carte d’identité spécifique sans laquelle les réfugiés ne peuvent pas quitter le pays. Aujourd’hui, les déplacés peuvent soit conserver leurs anciens passeports — qui ne sont plus reconnus comme de véritables passeports arméniens — soit demander la citoyenneté. Les programmes d’aide incitent fortement à cette démarche, en conditionnant certains avantages, comme l’accès au logement, à l’obtention de la citoyenneté. La réduction progressive de l’aide a entraîné une hausse des demandes de naturalisation, mais aussi une augmentation du nombre de départs définitifs hors d’Arménie. Il est important de souligner que l’obtention de la citoyenneté n’affecte en rien leurs droits politiques ou juridiques en tant que réfugiés.


Plus largement, comment ces dynamiques — politique américaine, corridors régionaux, normalisation et question non résolue des réfugiés — influencent-elles la résilience à long terme de l’État arménien et de sa souveraineté ?

L’ensemble de ces facteurs génère des vulnérabilités structurelles et une profonde incertitude stratégique. À cela s’ajoutent une polarisation politique interne croissante et des reculs démocratiques visibles, qui affaiblissent la capacité de l’Arménie à répondre efficacement à ces défis. Alors que plusieurs scénarios d’évolution sont possibles pour la région, le gouvernement semble ne se préparer qu’aux hypothèses les plus optimistes. L’absence d’un plan B crédible constitue aujourd’hui l’un des motifs de préoccupation les plus sérieux. 



Tigran Grigoryan est analyste politique et directeur du Regional Center for Democracy and Security (RCDS) à Erévan. Spécialiste du Caucase du Sud, des politiques de sécurité et des relations entre grandes puissances et États périphériques, il travaille notamment sur les questions de souveraineté, de normalisation régionale et de gouvernance post-conflit en Arménie. Il est régulièrement sollicité par des centres de recherche internationaux et des médias pour ses analyses critiques des dynamiques géopolitiques régionales.




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