Corinne Zarzavatdjian : “ L’histoire collective se comprend aussi à travers les trajectoires individuelles ”

 par Varoujan MARDIKIAN

La Roseraie de Garabed retrace, dans les années précédant le Génocide, le destin d’une famille arménienne de Constantinople à la recherche de sa fille disparue, et rend hommage à une génération d’Arméniens qui a façonné sa résilience dans l’exil, à Paris.


France Arménie : Votre nouveau roman, La Roseraie de Garabed, s’inscrit dans la continuité du précédent, Rose de Diarbékir. Que raconte-t-il ?
Corinne Zarzavatdjian : Il raconte le voyage d’un père à la recherche de sa fille disparue dix années plus tôt dans l’Empire ottoman. Nous sommes en 1908 dans le Paris vibrant de la Belle Epoque où la famille Hagopian a trouvé refuge et s’est reconstruite à force de volonté, de travail et d’un amour profond pour sa terre d’accueil. Autour du patriarche Garabed, elle a préservé ses valeurs et son identité arménienne. Mais malgré la joie qui règne dans cette famille, un lourd secret plane. Une absente, Rose, dont le prénom n’est jamais prononcé à voix haute. On le chuchote car c’est, pour le clan, une blessure ouverte. 
Un événement va précipiter le départ d’Haïk, le fils du patriarche, pour Constantinople à la recherche de sa fille au jeune destin fulgurant. Il affrontera la séparation, le retour sur ses terres ancestrales et les tourments de la Grande Histoire. Mais rien ne l’arrêtera dans cette quête éperdue. Est-elle morte dans la prison d’Anemas ? A-t-elle été enlevée par une famille turque ? Il devra trouver des réponses à ces questions lors de son voyage. Ce sera le voyage de sa vie et celui de tous les siens. 
Ce récit est aussi une chronique de la vie parisienne, au cœur d’un Paris en pleine effervescence où les Arméniens, fraîchement arrivés, trouvent leur place et s’épanouissent dans des métiers d’artisanat qui ont longtemps fait leur réputation. Pour beaucoup, ces métiers deviennent à la fois une valeur refuge, un savoir-faire qu’on emporte avec soi et une valeur d’avenir, un moyen de se reconstruire dignement.
 
Pourquoi ce titre, La Roseraie de Garabed ?
Garabed est inspiré de mon grand‑père. À travers ce titre, je lui rends hommage, ainsi qu’à mon autre grand‑père, Tateos. La roseraie est un symbole puissant : c’est la beauté, la fragilité, la résistance, la terre, la renaissance. C’est la force de reconstruire malgré l’exil. En donnant son nom au roman, j’ai voulu inscrire mon récit dans une trajectoire intime, mais également rendre hommage à toute une génération d’Arméniens qui ont dû quitter leur vie d’avant et, pourtant, ont continué de rayonner.
On dit souvent que les exilés laissent tout derrière eux. Effectivement, ils quittent leur terre mais ils emportent ce qui faisait la singularité du lieu dans lequel ils vivaient. Ils transportent leur monde intérieur comme on transporte une graine. Et ailleurs, dans un pays nouveau, ils la plantent et la font éclore. La roseraie, c’est cela : ce qui survit, ce qui se transmet, ce qui refleurit malgré les blessures.

Pour quelle raison l’intrigue du récit se déroule-t-elle en 1909 et non en 1915 ?
Pour qu’il y ait un fil conducteur avec le premier roman, même si les deux peuvent se lire indépendamment. Montrer que les tensions et violences antérieures à 1915 existaient déjà, annonçant un climat politique et social où les Arméniens devenaient de plus en plus vulnérables. C’est une façon d’expliquer comment un enchaînement d’événements, de discours et de politiques discriminatoires a progressivement rendu l’impensable possible. 
Cette période permet également de révéler mes personnages pris dans un moment de bascule, croyant encore que tout peut s’arranger, alors que les signes avant-coureurs sont déjà là... Peut-être est-ce cette dignité de l’espoir que j’ai voulu raconter.
C’est aussi une manière de rendre hommage à la mémoire des disparus d’Adana. Je voulais leur redonner une place et une voix.

A travers une narration qui transporte le lecteur entre Paris et Constantinople, deux temporalités se font écho. Quels messages avez-vous souhaité envoyer en connectant des trajectoires d’Arméniens en exil à la Grande Histoire ?    
Je pense que l’histoire collective se comprend aussi à travers les trajectoires individuelles, elles éclairent souvent les bouleversements d’une époque. Grâce à une correspondance entre le patriarche Garabed resté à Paris et son fils Haïk à Constantinople, on a une diaspora qui tente de se reconstruire et qui cherche sa place dans une nouvelle société, face à un pays d’origine en plein bouleversement. En effet, mon récit traverse une année charnière, de 1908 à 1909, au cœur d’un Empire ottoman en pleine mutation. L’arrivée des Jeunes Turcs au pouvoir y fait naître un souffle d’espoir. Mais derrière les discours modernistes se glissent des rivalités politiques, des nationalismes naissants et des fractures anciennes que rien ne parvient à apaiser. Cette soi-disant « nouvelle ère » va entraîner des désillusions profondes, des violences, dessinant le destin des Arméniens. 
La Roseraie de Garabed raconte comment une famille traverse l’abandon des terres ancestrales, comment elle porte sa mémoire, sa langue, ses métiers et comment ces héritages résonnent encore aujourd’hui.

Une suite constituant le troisième volet d’un triptyque est-elle prévue ?
L’Histoire continue de me traverser et de m’inspirer. Pour ce troisième volet, j’aimerais explorer l’Histoire à travers les femmes, leurs élans, leurs résistances, leurs rêves d’autonomie. Dans ce deuxième récit où les voix féminines commencent à se frayer un chemin dans un monde encore verrouillé, elles avancent pas à pas, entre traditions qui se fissurent et horizons qui s’ouvrent. Leur donner la parole et voir comment elles vont traverser les bouleversements historiques, souvent dans l’ombre, mais toujours en première ligne, me semble être une suite naturelle.
Pour l’instant, je suis en cours d’écriture avec mon frère, Richard, d’un nouveau livre de cuisine arménienne, La cuisine des Arménies (Solar), prévu pour octobre 2026 et qui présentera la cuisine arménienne telle qu’on la prépare dans les diasporas. Plus de 90 recettes, des Chefs du monde entier et une cuisine qui se réinvente au contact d’une autre culture.

Représentation de l’histoire et de l’exil, transmission de l’identité et de la culture, projection sur un avenir résilient : autant de thématiques en résonance avec la période actuelle, entre la cruauté du sort réservé à l’Artsakh, les menaces qui pèsent sur l’Arménie et les questions existentielles propres à la Diaspora. La richesse que recèlent ces thématiques ne mérite-t-elle pas d’être davantage mise en valeur à travers la création littéraire arménienne ?
La littérature arménienne, qu’elle soit écrite en Arménie ou en diaspora, a toujours été un espace où l’on sauvegarde ce que l’Histoire tente d’effacer. Elle est d’une grande puissance, et quel que soit le genre littéraire. Les thématiques que vous évoquez ne sont pas seulement des sujets littéraires, c’est bien plus que ça. Cette littérature résonne d’autant plus fortement dans une période marquée par la tragédie de l’Artsakh, les menaces qui pèsent sur l’Arménie souveraine et les interrogations existentielles d’une diaspora dispersée mais profondément vivante.
Mettre en valeur la création littéraire, c’est affirmer que l’identité arménienne est faite de beauté, de savoir-faire, de langue, de musique, de culture et d’une capacité inouïe à parler d’avenir. Effectivement, je pense que ce n’est pas seulement un enjeu artistique mais un acte politique au sens noble : c’est faire exister un peuple dans le récit du monde. Car un peuple qui écrit, qui raconte, qui transmet, est un peuple vivant. 

La Roseraie de Garabed – Un destin arménien, par Corinne Zarzavatdjian, Les Presses de la Cité, 348 pages, 22,90 €.
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