La marche du siècle de l’Orchestre national philharmonique d’Arménie

Par Dikran ZEKIAN

La formation arménienne célèbre cent ans de musique, placée sous le double signe de la résilience et de l’excellence. Retour sur un siècle d’orchestre qui fait résonner la musique arménienne d’outre-tombe et accueille les musiciens les plus fameux de son temps. 

Jubilé ! C’est le terme choisi par l’Orchestre national philharmonique d’Arménie (ANPO) pour accompagner les célébrations du centenaire de sa création ; cent années au cours desquelles la phalange d’Erevan a fait résonner aux quatre coins de la planète l’irréductible voix arménienne menacée d’extinction après 1915. Cent ans de témoignage vivant d’une renaissance aussi esthétique et culturelle que volontaire et ambitieuse, inscrivant ses pas dans ceux des noms immémoriaux de la musique arménienne.
L’Orchestre national philharmonique d’Arménie a été fondé dans la jeune république socialiste soviétique d’Arménie en 1925 par Arshak Adamian, pianiste et son premier chef, et Alexander Spendiaryan, le père de la musique classique arménienne. Dans ces temps difficiles, l’orchestre s’impose comme le centre de la musique orchestrale professionnelle en Arménie. C’est avec émotion qu’on découvre le nom des chefs qui l’ont successivement dirigé au cours des cent dernières années. Quel mélomane n’aimerait pas rebrousser le chemin du temps pour écouter le jeune Valery Gergiev qui dirigea l’orchestre de 1981 à 1982, Loris Tjeknavorian ou encore Michaël Maluntsyan tenir la baguette depuis le pupitre ? Depuis l’an 2000, le directeur artistique et chef d’orchestre principal est Eduard Topchjan. Il est à date le chef d’orchestre ayant exercé le plus longtemps au sein de la formation, plus d’un quart de siècle à lui seul, imprimant durablement sa marque.

Aram Khatchatourian à la baguette
Au cours de son histoire, l’orchestre arménien a été reconnu comme l’un des principaux orchestres de l’ancienne Union soviétique. Cette distinction n’a rien d’honorifique quand on connaît le haut degré d’exigence des Soviétiques en matière musicale. Les lauriers de reconnaissance glanés par l’orchestre ne constituent pas son seul fait de gloire. L’ANPO fut le premier à interpréter un certain nombre d’œuvres d’Aram Khatchatourian, le compositeur étant souvent à la baguette. Le premier concert référencé de Khatchatourian avec l’ANPO a eu lieu en 1939. À cette époque, l’orchestre se produisait sous la direction de chefs d’orchestre tels que Alexander Melik-Pashayev, Franz Konvicni ou encore Reinhold Gliere, pionnier du ballet dramatique soviétique.
L’orchestre a su également attirer les meilleurs solistes, aujourd’hui considérés comme des géants de la musique classique. Si la liste est longue et prouve sa qualité musicale, citons le violoniste David Oistrakh, les immenses pianistes Emil Gilels ou Sviatoslav Richter ou le violoncelliste légendaire Mstislav Rostropovich. Il a également été l’occasion pour les compositeurs arméniens contemporains de faire entendre leurs œuvres. Certains comme Avet Terterian, Edgar Hovhannisyan ou Tigran Mansurian ont même composé de nombreuses œuvres spécialement pour l’orchestre. Gia Kancheli, Sofya Gubaidulina, Rodion Shchedrin, Dmitry Kabalevsky et Krzysztof Penderecki ont par ailleurs collaboré étroitement avec lui.
Ambassadeur assumé de la musique arménienne à travers le monde, l’orchestre effectue régulièrement des tournées internationales, parfois accompagné de célèbres solistes arméniens comme les pianistes Sergei Babayan et Jean-Paul Gasparian, ou le violoniste Sergey Khachatryan mais aussi des grands noms de la scène classique contemporaine comme le violoncelliste Gautier Capuçon, la pianiste Khatia Buniatishvili ou l’immense Nikolay Lugansky. Il a ainsi tourné avec succès dans des salles de concert prestigieuses aux États-Unis, au Canada, en Allemagne, en Suisse, au Luxembourg, en Italie, en Espagne, au Portugal, au Royaume-Uni, en Scandinavie, au Japon et en Chine.
En France, l’ANPO s’est produit en 2025 dans le cadre du centenaire de la naissance de Charles Aznavour. À cette occasion, il s’est produit à l’UNESCO pour un concert mémorable et couronné de succès, intitulé « Une vie d’amour », accompagné de musiciens français et arméniens. Ajoutons qu’il a gravé plus de 40 CD, dont la qualité d’interprétation des œuvres est régulièrement saluée par la critique internationale. Enfin, dans son rôle d’ambassadeur, l’orchestre organise chaque automne depuis 2007 le Festival international de musique d’Erevan qui réunit dans la capitale arménienne des solistes de renommée internationale qui se produisent lors de concerts symphoniques et de musique de chambre et délivrent des master classes à de jeunes musiciens arméniens.
Né au milieu du fracas post-génocide, l’Orchestre national philharmonique d’Arménie aborde le deuxième siècle de son existence avec l’ambition et la vigueur que sa reconnaissance lui permet d’arborer. De Komitas à Mansourian, il n’en a pas fini de faire résonner la musique arménienne au-delà de ses frontières pour rallier à l’âme arménienne un public touché au cœur par la vérité des notes de cette musique qui dit l’histoire, les doutes et espérances de toute une nation. 

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