De la Syrie jusqu’aux fins fonds nordiques : un roman époustouflant !

L’historienne, Taline Ter Minassian, après un premier roman géopolitique, Les Galaxies Markarian, nous revient avec un second de la même de la même trempe, Hôtel Baron. Son écriture foisonnante, ses descriptions minutieuses, serties de références historiques entraînent le lecteur dans un voyage passionnant et palpitant. Interview.
PAR MARIE-ANNE THIL
France Arménie : Dans l’avant-propos de votre livre, vous écrivez : “ Roman géopolitique, fiction patrimoniale ou roman d’espionnage ”. En effet, Hôtel Baron est un roman en mouvement. Pourriez-vous définir le sous-titre de votre livre ? Qu’entendez-vous par “ roman géopolitique ” ?
Taline Ter Minassian :
Il faut en effet préciser ce qu’on peut entendre par “ roman géopolitique ” : c’est un genre contemporain issu de la littérature de voyage et proposant une lecture personnelle des grands enjeux géopolitiques de notre époque à travers des personnages mis en mouvement dans un certain espace géographique, fortement contextualisé. Ces personnages sont animés par des missions qu’ils remplissent pour certaines instances, généralement secrètes, mais ils poursuivent également des buts propres qu’ils soient politiques ou amoureux, dans un environnement géopolitique complexe. A vrai dire, il n’existe pas de définition tout à fait normée de ce nouveau genre littéraire ! Je suis très fière que mon éditeur, Bruno Teissier (BiblioMondes) ait choisi Hôtel Baron, comme le premier titre d’une nouvelle collection de “ romans géopolitiques ”. Contrairement à ce que le titre de mon livre pourrait suggérer, le lecteur ne restera pas confiné dans le célèbre Hôtel Baron à Alep durant la guerre civile syrienne, pas du tout ! Sans vouloir spoiler l’histoire, mes lecteurs doivent s’attendre à des déplacements considérables… jusqu’à l’archipel arctique du Svalbard !
Au travers du périple de Diane dont la mission pour l’ONG « Patrimoine sans frontières » (PSF) est l’évaluation de la destruction du patrimoine syrien pendant la guerre civile qui fait rage depuis 2011 à 2024, le roman met en scène de nombreux personnages, de nombreux lieux, de nombreuses institutions. Qu’est-ce qui les relie entre eux ?
Je me permettrai de ne pas répondre directement à cette question car y répondre reviendrait à spoiler complètement l’intrigue. Disons simplement que le principe est un peu le même que dans mon premier roman Les Galaxies Markarian (Le Félin, 2018) : mettre en rapport un élément de civilisation antique (dans Les Galaxies il s’agissait du zoroastrisme) avec un problème radicalement contemporain (dans Les Galaxies, il s’agissait du nucléaire iranien). De la même manière dans Hôtel Baron, je tends un fil entre le foyer agricole de la Mésopotamie antique avec un problème beaucoup plus contemporain. Je ne peux pas en dire plus mais je peux au moins déclarer ici que Hôtel Baron est aussi, à sa manière, une critique de la mondialisation. Par ailleurs, je me permets de faire quelques escales et de parsemer le récit de quelques-unes de mes marottes : le roman traite de la question du patrimoine, du trafic d’antiquités en Syrie. Sur son chemin, l’héroïne rencontre de mystérieuses “ idoles à lunettes ”. Elles proviennent du site de Tell Brak dans le Nord-Est syrien, un site archéologique qui fut fouillé durant les années 1930 par Max Mallowan, le mari d’Agatha Christie.
L’architecture complexe du roman est la traduction, notamment, des évènements qui ont eu lieu en Syrie à partir de la guerre civile depuis 2011. D’autres faits importants interviennent, entremêlés au récit. Pouvez-vous commenter votre choix de construction ?
Et bien il s’agit de poursuivre de la manière la plus divertissante possible un fil historique abordant de manière originale, voire inédite, un certain nombre de questions qui intéressent notamment l’histoire contemporaine des Arméniens. La construction, à vrai dire, n’en est pas une. L’idée est de laisser libre cours à l’arborescence d’un récit qui démarre dans une vraie chambre à remonter le temps, à l’hôtel Baron. Cet hôtel était très connu de tous les voyageurs en Syrie, Arméniens ou non, durant tout le vingtième siècle. Dans ce dispositif littéraire et même cinématographique « classique » qu’est un hôtel, on peut imaginer des récits empilés : j’utilise le flash-back lorsque par exemple j’ai envie d’évoquer la rencontre possible au printemps 1915 entre Djemal pacha et un agronome-espion juif dans le salon de l’hôtel Baron… Les lecteurs comprendront plus tard le rapport avec le cœur de l’intrigue.
Au cours du roman, vous introduisez des éléments qui, au fur et à mesure de la lecture, viennent assurer la continuité de l’histoire et l’aboutissement de l’intrigue. Par exemple, la Syrie, les terres agricoles, le blé, les semences... Faut-il être un lecteur particulièrement perspicace pour les détecter ?
Mais non, j’espère que non ! J’essaie de mettre le lecteur sur la piste tout le temps en parsemant les indices. Et il ne faut pas oublier que le roman a d’abord été publié sur le Carnet Hypothèses de mon séminaire, “Patrimoines et politiques mémorielles”, séminaire que j’assure depuis une quinzaine d’années à l’INALCO. Je ne cherche pas du tout à perdre le lecteur, mais au contraire, chemin faisant, à lui apprendre quelque chose. C’est un roman fortement documenté qui assume sa dimension didactique. Donc le but n’est pas de perdre le lecteur mais de synthétiser sous forme romanesque, l’état des connaissances sur une question. Normalement, le lecteur doit pouvoir s’y retrouver, c’est le but poursuivi.
Vous avez choisi l’écriture romanesque pour parler du monde et de crises qui le traversent en restituant les faits sans jugement de valeur. Est-ce à dire que cette manière de faire invite à être prudent dans notre lecture de l’information que la presse dispense ?
Si vous entendez par là, la lecture des crises contemporaines telle qu’elle est restituée dans les grands médias, oui absolument. Je cherche à aller au-delà, notamment en proposant une lecture décentrée, non occidentale, des grandes crises contemporaines. Par exemple, je mets en scène une mission humanitaire arménienne envoyée en Syrie en 2016. Envisager le problème syrien de cette manière permet d’aborder la guerre civile syrienne par le biais des minorités qui y vivent et aussi dans leur rapport avec l’Arménie, c’est-à-dire avec les républiques post-soviétiques. Cela donne une profondeur historique et une originalité dans l’approche que les médias occidentaux ne sont pas capables d’offrir.
Si le lecteur se souvient – par les nombreux articles de presse – de la guerre en Syrie, il est plongé pour la plupart d’entre nous dans un univers inconnu, notamment dans ce roman, avec les banques de graines du Svalbard en Norvège, et l’Institut Vavilov en Russie. L’intrigue qui en découle est-elle une fiction ou une réalité ?
Il s’agit d’une fiction inspirée de la réalité. L’institut Vavilov en Russie existe bel et bien depuis des décennies en Russie. Tout comme la Seed Vault du Svalbard, l’arche des semences supposée sauver l’humanité. En fait, tout est vrai dans ce roman. Ce sont les chaînes de causalité qui relèvent du romanesque. C’est là que se trouve la fiction, c’est-à-dire la scénarisation et la mise en relation d’éléments en apparence disjoints. Et la jubilation de l’auteur consiste donc à faire exploser l’intrigue de la manière la plus inattendue. J’espère que le résultat sera suffisamment exotique pour le lecteur !
La fin du roman laisse présager qu’il aura une suite. L’avez-vous envisagée ?
Il faut avouer qu’il s’est écoulé un certain temps entre le moment où j’ai achevé la première version du livre vers 2020 et le moment de sa publication. Il a fallu tenir compte du recul, et s’agissant du contexte syrien, de la chute du régime de Bachar al-Assad en 2024. Donc, pour le rendre crédible et actuel, il a fallu inventer un dispositif à la fin pour faire émerger le parcours de quelques-uns de mes personnages dans le laps de temps qui s’était écoulé. Déjà, le personnage de Diane est issu du premier chapitre des Galaxies Markarian. Mon nouveau livre Hôtel Baron, est donc une suite, une séquelle comme on dit dans l’univers des séries, de mon premier livre. Rien n’interdit de bâtir à partir d’Hôtel Baron, une suite ou bien une « préquelle » [Ndlr : une œuvre dont l’histoire précède celle d’une œuvre antérieurement créée] à partir de l’un des personnages. Laissez-moi le temps d’y penser, mais oui, l’idée d’une trilogie pourrait bien prendre forme. L’actualité géopolitique de la région est plus que mouvementée, je ne m’interdis pas par exemple de revenir sur le terrain de l’Arménie. Il y a de la matière pour un prochain roman géopolitique.
Hôtel Baron, Taline Ter Minassian, éditions BiblioMonde, 275 pages,
18 euros.

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