Le Nouvel ordre post-occidental selon Alexandre del Valle
Dans son dernier ouvrage, le géopolitologue Alexandre Del Valle décrypte les grandes transformations géopolitiques qui redessinent l’ordre mondial : montée des puissances du Sud, recul de l’influence occidentale, retour des logiques impériales et multiplication des zones de tension. Dans cet entretien, il revient sur les tendances profondes qui structurent le XXIe siècle et leurs conséquences pour les États pris dans ces recompositions.
PAR TIGRANE YEGAVIAN
PAR TIGRANE YEGAVIAN

France Arménie : Dans votre ouvrage, vous montrez que le monde post-occidental se caractérise par l’affirmation de pôles civilisationnels et géopolitiques concurrents. Où situez-vous le Caucase dans cette recomposition ? Est-il un simple théâtre d’affrontement entre puissances extérieures (Russie, Turquie, Iran, Occident) ou un espace devenu structurant pour le nouvel ordre émergent ?
Alexandre Del Valle
: Dans mon essai, le Caucase détient une place très importante car il se situe dans une aire majeure entre le Rimland atlantiste et le Heartland russe, sur une zone de contact disputée par quatre empires au moins : russe, américain, turc et iranien. Cette aire est l’un des centres nerveux de la recomposition multipolaire mondiale et comme je l’explique dans le chapitre 5 sur les conséquences de la guerre russo-ukrainienne dans le reste du monde, le Caucase a été directement impacté à maints effets par la lutte entre l’Occident et la Russie. On l’a vu depuis les années 2012-2018 en Arménie et en Géorgie à l’occasion d’alternances qui ont donné lieu à des ingérences, des actions et des réactions entre empires rivaux désireux de faire basculer dans leur sens les pouvoirs fragiles en place dans une logique d’endiguement ou de roll-back (refoulement) de l’autre. Pendant longtemps, cette région fut perçue comme un simple réceptacle des ambitions russes, turques, azéries ou iraniennes. Or, depuis la guerre de 2020, la reconquête de l’Artsakh par l’Azerbaïdjan en 2023 et le basculement stratégique de 2024–2025, le Caucase s’est mué en véritable laboratoire du nouvel ordre post-occidental. Dans cet espace structurant, se jouent désormais les nouvelles hiérarchies de puissance. La Russie n’y est plus incontestée ; la Turquie y avance ses pions avec l’assurance d’une puissance impériale redevenue sûre d’elle-même et qui profite, comme l’Azerbaïdjan, de la guerre en Ukraine (qui y a happé l’effort de l’armée russe au détriment du Caucase) ; la République islamique iranienne y retrouve un débouché naturel ; l’Azerbaïdjan se comporte en puissance régionale assumée et a pris sa revanche attendue depuis les années 1990 ; l’Arménie, quant à elle, cherche désespérément une respiration stratégique, prise entre deux feux entre son alliance traditionnelle avec la Russie voisine et ses bonnes relations géocivilisationnelles séculaires avec l’Iran, et ajoutons que le pseudo allié euro-occidental n’a rien fait concrètement pour le peuple arménien désormais dépourvu d’alliés ou protecteurs fiables en raison des choix utopiques de Pachinian. A cet égard, le mémorandum du futur accord de paix signé durant l’été 2025 sous médiation américaine — incluant notamment le corridor de Zanguézour — illustre parfaitement cette mutation : le Caucase devient un nœud logistique vital pour les routes énergétiques, pour les corridors eurasiatiques, pour la connectivité entre mers Noire et Caspienne. Autrement dit : il conditionne désormais la géopolitique de trois continents. C’est la raison pour laquelle le sort des Arméniens, et plus largement des peuples ou minorités chrétiennes du Caucase et du Proche et Moyen Orient, n’est pas un simple épiphénomène tragique : il est l’un des marqueurs les plus visibles du bouleversement en cours, un sismographe de la désoccidentalisation.
Vous décrivez la Turquie comme un acteur-pivot disposant d’une stratégie multidimensionnelle. Comment expliquez-vous la capacité d’Ankara à combiner appartenance à l’OTAN, expansionnisme néo-impérial et coopération tactique avec la Russie ? Jusqu’où peut aller cette autonomie stratégique turque ?
La force de la Turquie contemporaine réside dans son incroyable capacité à jouer sur tous les tableaux à la fois — stratégie de puissance et courtage géopolitique (“ honnest broker ” et “ maître des horloges ” régional). Membre de l’OTAN, elle n’en respecte plus l’esprit depuis le début des années 2000, mais elle en tire un avantage décisif : une forme d’immunité et de levier de chantage. Tant que la Turquie contrôle des leviers vitaux — détroits turcs entre mer Noire et Méditerranée, flanc sud de l’Alliance atlantique, pouvoir de nuisance quant aux flux migratoires, surveillance de la mer Noire, énergie — l’Alliance hésite à sanctionner son révisionnisme géopolitique, notamment son occupation-invasion-peuplement illégaux de 37 % de l’île de Chypre et sa revendication-violation des zones économiques exclusives grecques de la mer Égée. Cette marge d’impunité (La Turquie n’est pas sanctionnée malgré l’occupation d’un pays-membre de l’UE, mais la Russie l’est pour l’occupation d’un pays non-membre de l’UE et de l’OTAN) permet à Ankara de déployer une diplomatie agressive, assumant une vision néo-impériale qui articule panturquisme, panislamisme sunnite, « protection de la Palestine », révolutions arabes et récent remplacement de Bachar al Assad par Joulani/Ahmed al-Charaà en Syrie, multipolarisme et ambivalence dans le conflit russo-ukrainien consistant à aider la Russie à contourner les sanctions tout en fournissant des armes aux Ukrainiens... Ankara coopère régulièrement avec Moscou, non par affinité, mais par calcul. Russie et Turquie s’affrontent en Syrie et en Libye, se toisent en Ukraine, sont rivaux sur leur étranger proche caucasien, mais concluent des arrangements pragmatiques là où leurs intérêts convergent essentiellement contre l’Occident, contre d’autres acteurs régionaux et surtout au profit de leur realpolitik et intérêts pragmatiques. L’autonomie stratégique turque peut encore croître d’ici 2030, tant que les grandes puissances n’imposeront pas de limites fermes. Toutefois, cette trajectoire dépendra du maintien d’un équilibre fragile : une Turquie trop expansionniste risquerait tôt ou tard un clash avec Moscou ou une rupture avec l’OTAN ; une Turquie trop prudente perdrait son influence régionale. Pour l’instant, elle avance sur une crête, mais une crête maîtrisée. J’explique dans mon livre cette ambivalence de la diplomatie turque et son “ multialignement ” qui la rapproche à certains égards, d’autres acteurs “ multialignés opportunistes ” comme les Émirats, le Qatar, l’Égypte, l’Inde, le Brésil, qui mettent en œuvre un système mondial post-occidental ultra pragmatique et inclassable que l’Indien et professeur Amitav Acharya a nommé “ multiplex ”.
Dans le Caucase et au Moyen-Orient, Moscou et Ankara semblent osciller entre confrontation et coopération. Peut-on parler, selon vous, d’un “condominium russo-turc” qui marginalise les puissances occidentales et redéfinit la hiérarchie régionale ?
Le terme « condominium » est un peu exagéré pour décrire cette proximité paradoxale entre Moscou et Ankara. Les deux puissances sont en fait en désaccord sur presque tout, mais elles n’ont cessé de retrouver, depuis dix ans, un modus vivendi de circonstance : rivalité assumée, coopération utilitaire, partage tacite des zones d’influence (Syrie, Libye, Caucase, mer Noire, etc.), coopération énergétique (Turkish Stream, etc.) et, bien sûr, contournement des sanctions occidentales liées à l’agression russe contre l’Ukraine. En Syrie, en Libye, dans le Caucase, la Turquie profite de l’épuisement russe pour avancer. La Russie laisse faire lorsqu’elle n’a plus les moyens de maintenir son propre ordre. Les deux savent qu’un affrontement direct serait contre-productif ; elles préfèrent donc se coordonner pour neutraliser l’influence occidentale. Dans mon livre, je procède, pour chaque zone, par scénarii, or je n’exclue pas, une fois la guerre ukrainienne résolue et la Russie réhabilitée et désanctionnée grâce à un deal russo-américain/Trump-Poutine, un retour de la Russie dans la zone caucasienne, notamment en Arménie. Moscou ronge son frein et n’a pas dit son dernier mot. Regardons les exemples géorgien ou syrien : dans les deux cas, des « pro-russes » ont été évincés par des ingérences et opérations pro-occidentales hostiles et dans les deux cas, les Russes sont revenus en force par le haut (Géorgie), ou sont restés contre toute attente (bases militaires en Syrie). Chaque chose en son temps. Les stratèges russes ont une diplomatie de l’épuisement et de la patience froide. Le contraire de la diplomatie de la « com » et de l’instant des Occidentaux dépourvus de « Grande Stratégie » pour paraphraser l’économiste et historien américain Edward Luttwak. Ce condominium russo-turc n’est pas un traité, mais un rapport de forces mouvant, à l’instar du monde multipolaire décrit dans mon livre qui est caractérisé par les multi alignements et les « alliances » non-contraignantes. Le nouvel ordre (ou désordre) post-occidental que je décris dans mon livre éponyme, est tout sauf manichéen et cartésien. Il est pragmatique, changeant, opportuniste, et fondé sur des pactes bilatéraux et des alliances ponctuelles et cyniques. Les grandes décisions régionales sont désormais prises souvent sans l’Occident, à l’exception notable, bien sûr, des cas israélien et ukrainien, où les Etats-Unis comptent et écrasent d’ailleurs les Européens éclipsés et même humiliés. Les Européens sont de ce fait devenus souvent et dans de nombreux lieux, comme des acteurs secondaires, tolérés parfois lors de négociations, mais absents du terrain (sauf exceptions). Cette marginalisation est l’un des symptômes les plus frappants de la désoccidentalisation du système international. Et le retrait relatif des Etats-Unis de la zone Europe participe d’une stratégie d’offshore balancing, ou « équilibrage à distance », qui consiste à vassaliser encore plus le dindon de la farce européen, mais à ses frais et à ses risques et périls comme on le voit cyniquement dans la poursuite de la guerre ukrainienne et l’éviction des Européens des dernières négociations.
Alexandre Del Valle, Le Nouvel ordre post-occidental. Comment la guerre en Ukraine et le retour de Trump accélèrent la grande bascule géopolitique. L’Artilleur, 592 pages, 23 euros.

Comment les Arméniens rescapés du Génocide ont-ils vécu leur installation à Alfortville ? Quel regard le pays d’accueil a-t-il porté sur leur intégration ? Fruit d’un partenariat entre la MCA d’Alfortville et l’Association ARAM de Marseille, l’exposition organisée à Alfortville par l’historien Sevan Ananian, avec le soutien de la municipalité, revient sur cette période.

Ce 24 Avril marque un double rendez-vous : la ressortie en salles de Sans retour possible (1983), film co-réalisé par Serge Avédikian et Jacques Kébadian, et la publication d'Un mur contre l'oubli, ouvrage conçu par ce dernier à partir de cette matière filmique. À cette occasion, Serge Avédikian revient sur un geste cinématographique né de la nécessité de transmettre et de faire mémoire, dont la portée et les résonances se prolongent encore aujourd'hui.
Des souvenirs familiaux aux tapis rouges des Oscars, il trace un parcours singulier entre héritage, identité et création. À travers ses films, il explore l’intime pour mieux toucher à l’universel et porter une voix encore trop rare à Hollywood. Le film qu’il a coproduit Sinners (Les Pécheurs) avec le réalisateur Ryan Coogler et son épouse Zinzi Coogler a été nommé dans 16 catégories aux Oscars. Sinners a remporté quatre statuettes.

On ne le sait pas suffisamment, mais le HOM, les Croix de secours arméniennes, est reconnu comme une organisation non gouvernementale (Ong) qui dispose depuis près de 50 ans du droit à participer plusieurs fois par an aux travaux de l’ONU au sein de plusieurs commissions et conférences. Une présence qui lui a permis de “ porter la voix des femmes arméniennes ” comme l’a confié à France Arménie, Aroussiag Melkonian, la présidente au niveau mondial du HOM.

À deux mois du scrutin législatif du 7 juin 2026, rendez-vous électoral crucial pour l'avenir de l'Arménie, la transnation arménienne s'est réunie à Paris les 11 et 12 avril 2026. Organisée à la Maison de la Mutualité, cette conférence de mobilisation de la Diaspora arménienne a bénéficié de la logistique et des réseaux de la FRA Dachnaktsoutioun en Diaspora et s'est donnée pour mission de faire entendre une autre voix, un autre positionnement politique articulé autour de la défense intransigeante de la Cause arménienne. Dans un contexte de crise existentielle sans précédent, cet événement a marqué l'émergence d'un contre-narratif face au discours officiel d'Erevan, une affirmation claire d'une arménité fondée sur la résistance et la dignité — et non sur la résilience passive

111 ans après le Génocide des Arméniens, les commémorations ont une nouvelle fois rassemblé largement, mêlant recueillement, engagement et transmission aux nouvelles générations. Preuve en est, la présence exceptionnelle du Premier ministre français Sébastien Lecornu lors de la cérémonie républicaine du 24-Avril

Entre crises économiques, tensions géopolitiques et guerres régionales, les Arméniens de Syrie, du Liban et d'Iran ont commémoré le 24-Avril dans des conditions exceptionnellement difficiles. Alors que ces communautés historiques, autrefois poumons de la Diaspora arménienne, luttent pour leur survie, le silence d'Erevan résonne comme un abandon.


