Entre soutien de Bruxelles et avertissement de Moscou

par Varoujan Mardikian

Les dirigeants arméniens, qui s’enfoncent dans une traque sans relâche des opposants, pourraient se retrouver pris entre deux feux à l’approche des élections.  

La chronique de la répression politique des opposants va s’enrichir jusqu’aux élections législatives de juin prochain. Arrestations, inculpations, maintiens en détention, tabassages : tout y passe pour garantir un résultat conforme aux espérances des autorités.
Le procès de l’archevêque Bagrat Galstanian et de ses 17 partisans, poursuivis pour tentative de coup d’Etat, a connu de nouveaux rebondissements. Lidya Mantachian, la seule femme parmi les accusés, a vu le 20 novembre sa détention prolongée de trois mois pour la deuxième fois. “ J’ai l’impression d’être la suspecte la plus dangereuse dans ce dossier criminel fabriqué de toutes pièces ”, a-t-elle déclaré au tribunal. Elle paie le fait, à ses yeux, d’avoir divulgué des “ informations compromettantes sur certains responsables ”. L’accusation repose sur des enregistrements audio de conversations téléphoniques entre Mgr Galstanian et ses associés, dont des extraits ont été rendus publics fin juin. Les avocats de la défense ont accusé les forces de l’ordre d’avoir falsifié ces enregistrements et d’en avoir déformé le contenu.

L’opposition et les organisations de défense des droits humains ont jugé cette décision du tribunal d’autant plus choquante qu’un traitement spécial semble avoir été réservé à Lidya Mantachian. Il est reproché aux autorités de “ persécuter une femme de manière ciblée et systématique ”, alors que les hommes libérés par le juge font face aux mêmes accusations. En outre, seule la sœur de Lidya Mantachian a été autorisée à lui rendre visite, deux fois par mois, alors que l’archevêque Bagrat Galstanian peut recevoir des proches presque quotidiennement. L’accusée s’attendait à son maintien en détention : “ On m’a avertie que le juge n’avait pas reçu l’autorisation de Nikol Pachinian et de son entourage pour me libérer. Je le savais il y a une semaine ”, a-t-elle indiqué.
Mais le mouvement de solidarité a finalement porté ses fruits. Le 27 novembre, le juge Farkhoyan a accédé à la demande de son avocate, Tatévik Soghoyan, de libérer sa cliente sous caution, tout en restreignant sa liberté de mouvement. “ Je suis certaine qu’une telle décision n’aurait pas été prise sans la forte réaction de l’opinion publique, a souligné l’avocate. C’est le résultat de la pression populaire, et non une victoire pour la justice. ”

Dans une autre affaire, le maire de Gumri, Vardan Ghoukassian, accusé de corruption et de faux en écriture, restera trois mois de plus en prison. Motif invoqué par le procureur : s’il était libéré, il entraverait l’enquête, influencerait les témoins et abuserait de son autorité. Les garanties apportées par les députés de l’opposition n’ont visiblement pas suffi. Vardan Ghoukassian nie les faits qui lui sont reprochés et se dit victime d’une persécution politique.

Le passage à tabac est une « méthode » vieille comme le monde pour intimider les opposants. L’ancien parlementaire Mihran Hakobian a été agressé le 8 décembre, devant un centre commercial d’Erévan, par des hommes masqués qui lui ont cassé le nez et asséné des coups à la tête – ce qui lui a valu plusieurs jours d’hospitalisation.
Député de l’ancien régime, membre du Parti républicain de Serge Sarkissian, Mihran Hakobian, qui s’est retiré de la vie politique active, utilise les réseaux sociaux pour combattre la politique du gouvernement. Sur Facebook, il avait tourné en ridicule l’appel lancé le week-end précédent par Nikol Pachinian aux prêtres et aux chorales des églises arméniennes à interpréter l’hymne national avant chaque office. Rouben Mélikian, l’avocat de Mihran Hakobian, a rappelé qu’en 2021, une grenade avait explosé sous la voiture de son client, garée devant son domicile. Personne n’avait été alors poursuivi en justice. Cette fois-ci, l’enquête a conduit à l’arrestation de cinq individus, le 12 décembre, par les forces de l’ordre, qui ont confirmé le caractère prémédité de l’attaque sans livrer toutefois d’informations sur l’identité des agresseurs ni sur leur mobile. Mais les cinq hommes ont été libérés durant le week-end, quelques heures seulement après leur arrestation ! “ Ils peuvent attaquer quelqu’un en plein jour, comme des hyènes, et rester impunis ”, a réagi Mihran Hakobian.

L’appareil répressif déploie ses tentacules tous azimuts. Le bureau de la Procureure générale a donné instruction d’engager des poursuites contre les individus publiant sur les réseaux sociaux des messages de haine ou d’incitation à la violence à l’encontre du Premier ministre. Plusieurs personnes ont été arrêtées, ces derniers mois, pour outrage à de hauts responsables de l’Etat.
L’homme d’affaires Gaguik Tsaroukian fait l’objet de nouvelles accusations. La Procurature lui reproche d’avoir vendu récemment une usine en Bulgarie, en violation d’une décision de justice ordonnant le gel de ses avoirs. Fin 2023, les autorités avaient entamé une procédure de confiscation, sur le fondement d’une loi controversée permettant à l’Etat de saisir des sociétés, des biens et des fonds considérés comme acquis illégalement. Gaguik Tsaroukian, qui encourt une peine d’un an de prison, avait annoncé en octobre dernier sa participation aux législatives et ajouté qu’il était en négociations avec des personnalités et des groupes politiques intéressés par la formation d’une alliance électorale.

Affaire Samvel Karapetian : l'Avertissement de Moscou


Quant au bras de fer entre le pouvoir et Samvel Karapétian, rien ne semble ébranler la détermination de l’homme d’affaires et fondateur du mouvement Mer Dzevov (A notre façon), malgré l’annonce le 17 novembre du retrait de sa licence d’exploitation du réseau de distribution électrique et la décision rendue par le tribunal, le 18 novembre, de prolonger de deux mois sa détention provisoire. Samvel Karapétian a immédiatement lancé un appel à ses partisans, tout en égratignant les autorités. “ En bafouant les valeurs sacrées, en remplissant les prisons, en confisquant des biens et en tentant d’instaurer un climat de peur, vous [les autorités] parviendrez peut-être à vous maintenir au pouvoir six mois supplémentaires, tout au plus. Dans quelques mois seulement, nous nous féliciterons de la victoire de la justice, du rétablissement de la dignité, de la défaite du mal et de l’avènement d’une ère nouvelle de prospérité et de paix pour l’Arménie. ”

La “ petite clique ” au pouvoir à Erévan reste plus que jamais dans son viseur, comme en témoigne son message du 15 décembre : “ En nouant une «amitié» humiliante avec l’Azerbaïdjan et la Turquie, nous n’aurons pas de paix véritable ; en conspirant contre la Russie, nous ne nous sentirons pas en sécurité dans la région ; et en ignorant les intérêts vitaux de l’Iran et de la Géorgie, nous n’aurons pas d’amis dans les moments difficiles. ” A la mi-décembre, Mer Dzevov revendiquait l’adhésion de 12 000 membres.

Les autorités d’Erévan ont beau avoir recruté pas moins de 53 enquêteurs pour charger au maximum l’homme d’affaires, une nouvelle donne risque de compliquer leur tâche : la Russie sort de sa posture d’observateur attentif. Le 20 novembre, le ministère russe des Affaires étrangères déclarait, via sa porte-parole Maria Zakharova, “ [suivre] de près la situation concernant le réseau électrique d’Arménie et Samvel Karapétian ”. Elle rappelait que le groupe Tashir du magnat russo-arménien avait investi environ 700 millions de dollars dans le réseau électrique arménien et avait maintenu les prix de l’électricité quasiment inchangés depuis son rachat à une entreprise russe en 2015. Et d’ajouter : “ Des investissements de 795 millions de dollars étaient prévus pour la période 2024-2034. Nous espérons que les nouveaux dirigeants arméniens seront en mesure de présenter un modèle de gestion plus efficace. Mais ce jugement doit se fonder sur les résultats concrets du réseau électrique d’Arménie. ” Autrement dit, pas sur des considérations politiques.

Le 16 décembre, Mikhaïl Kalouguine, un haut responsable du ministère des Affaires étrangères, a insisté sur le fait que “ Samvel Karapétian est détenu depuis six mois sans jugement ” en Arménie, et révélé que des diplomates russes en poste à Erévan lui ont rendu visite à plusieurs reprises. Il a souligné la “ prudence ” observée par des entrepreneurs russes quant à “ l’avenir de leurs projets en Arménie ”, car “ ils s’interrogent sur la stabilité du climat d’investissement dans le pays, ce qui ne contribuera probablement pas à maintenir la dynamique positive des échanges bilatéraux ”. Leur volume va chuter de 12,4 milliards de dollars en 2024 à 6 milliards de dollars en 2025. Ce mauvais résultat incite les dirigeants russes à rappeler à Erévan qu’il y a “ incompatibilité ” entre sa qualité de membre de l’Union économique eurasienne et une adhésion à l’Union européenne (UE).

 “ Menaces hybrides ”


Cette chute du commerce bilatéral arméno-russe et ces avertissements répétés de Moscou s’inscrivent dans une nouvelle phase de tension entre Bruxelles et Moscou autour de l’Arménie. L’UE, en effet, accuse la Russie de diffuser de la désinformation en Arménie à l’approche des législatives. Deux semaines après la signature, à Bruxelles, de l’accord sur l’Agenda stratégique pour le partenariat UE-Arménie, la cheffe de la diplomatie de l’UE, Kaja Kallas, a annoncé le 15 décembre que l’Arménie avait sollicité “ une aide similaire à celle que l’UE a accordée à la Moldavie pour lutter contre l’ingérence étrangère malveillante ”. Concrètement, une partie de l’aide européenne de 15 millions d’euros, destinée à renforcer la “ résilience ” de l’Arménie, sera consacrée à lutter contre ces “ menaces hybrides ”.


Les responsables de l’opposition arménienne en ont déduit que Nikol Pachinian cherchait à s’assurer le soutien de l’UE, en vue de remporter les législatives à l’aide de fraudes ou de manœuvres déloyales. La référence de Kaja Kallas à la Moldavie, où deux partis d’opposition pro-russes se sont vu barrer la route des dernières législatives, remportées par la mouvance pro-occidentale à la tête du pays, les préoccupe fortement, et ils craignent que cela n’ouvre la voie à la disqualification de certains groupes d’opposition avant les législatives. Ichkhan Saghatélian, l’un des principaux dirigeants de l’alliance Hayastan, a dénoncé une “ ingérence directe de forces extérieures dans les affaires intérieures de l’Arménie ”, alors que le gouvernement “ sait qu’il ne bénéficie plus du soutien populaire ”.


Et pour cause, car cette répression menée à grande échelle ne saurait faire oublier les mauvais indices économiques. Le nombre de citoyens vivant sous le seuil de pauvreté, en léger recul (22 % à ce jour contre 23,7 % en 2024), n’aura pas chuté de moitié au terme de la législature, contrairement à l’engagement pris par le gouvernement en 2021, au moment où ce seuil s’élevait à 26,4 %. Aujourd’hui, 19 % des actifs vivent sous le seuil de pauvreté, et plus de 100 000 diplômés de l’université sont classés parmi les pauvres. Quant à la lutte contre la corruption, elle n’a connu “ aucun progrès lors de l’année écoulée ”, comme l’atteste le rapport du Centre anti-corruption du pays.


La poursuite des représailles exercées à l’encontre des Ar-tsakhiotes cristallise aussi le mécontentement populaire. Le 10 décembre, à Erévan, durant des audiences ayant réuni de hauts dignitaires artsakhiotes et des dirigeants de l’opposition arménienne, Achot Danielian, le dernier président par intérim de l’Artsakh, a fait part de sa détermination à continuer le combat pour le droit des Artsakhiotes à retourner sur leurs terres, en dépit de la décision du gouvernement arménien de clore cette question. Dès le lendemain, les forces de l’ordre arméniennes ont perquisitionné les bureaux de la Représentation permanente du Haut-Karabagh à Erévan, sans livrer d’explication sur les motifs de ce raid policier.

D’un côté, l’UE, galvanisée à l’idée de décrocher sa part du gâteau dans le projet de Route Trump, ferme les yeux sur la répression organisée par Nikol Pachinian. De l’autre, la Russie exprime son mécontentement pour ne pas laisser l’Occident s’accaparer sa « chasse gardée » du Sud-Caucase. L’Arménie prise entre deux feux, comme durant sa longue histoire ?


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