Anatomie d'une défaite
Par Tigrane YEGAVIAN
Publiant un essai dense et sévère, Gérard Guerguérian propose une lecture inhabituelle de la disparition du Haut-Karabakh et de l’affaissement stratégique de l’Arménie contemporaine. Loin de se limiter au récit des défaites de 2020, 2022 ou 2023, l’auteur invite à remonter un siècle en arrière pour comprendre les mécanismes qui, selon lui, ont conduit l’État arménien à l’impasse politique et militaire où il se trouve aujourd’hui.
Gérard Guerguérian, qui fut l’un des animateurs de la vie culturelle de Stépanakert jusqu’à l’exode de 2023, écrit à la fois en témoin de terrain, en juriste de formation et en analyste politique. Cette triple position donne au texte un caractère hybride, oscillant entre essai politique, rappel historique et méditation personnelle sur l’échec d’un projet national. Le cœur de sa démonstration repose sur la relecture des traités qui ont structuré l’espace caucasien, en particulier les traités de Moscou et de Kars (1921), rarement mobilisés avec autant d’insistance dans les analyses contemporaines. Pour Guerguérian, ces textes ne sont pas de simples reliques de l’histoire diplomatique : ils constituent la matrice d’un condominium russo-turc dont les Arméniens ont constamment payé le prix. En 1921 déjà, la Russie soviétique et la Turquie kémaliste redessinent leurs zones d’influence sans inviter les Arméniens à la table ; un siècle plus tard, Moscou et Ankara poursuivent cette logique d’équilibre fonctionnel, tantôt rivaux, tantôt partenaires, mais presque toujours capables de coopérer au mépris des intérêts arméniens.
L’essai montre ainsi comment la Russie, tout en se posant comme « garante » de la sécurité arménienne, n’hésite pas à négocier des arrangements tactiques avec Ankara au Caucase, en Syrie ou en mer Noire. La Turquie, de son côté, saisit chaque fenêtre d’opportunité pour renforcer son influence régionale, jusqu’à devenir l’architecte principal de la victoire azerbaïdjanaise de 2020 grâce à sa puissance technologique et militaire. L’auteur n’épargne pour autant ni les élites ni les institutions arméniennes. Il évoque sans détour l’impuissance stratégique des gouvernements successifs à comprendre la nature du rapport de forces, à moderniser l’armée ou à diversifier les alliances. L’Arménie, écrit-il en substance, s’est souvent trompée d’époque, de priorité ou de méthode, confondant aspirations morales, dépendance sécuritaire et calculs géopolitiques. La réflexion se prolonge jusqu’aux développements les plus récents, notamment les accords de Washington du 8 août 2025, négociés sous l’égide du président Trump, que Guerguérian juge potentiellement déstabilisants. Il y voit le risque d’une nouvelle forme de vassalisation, où l’Arménie, faute d’avoir reconstruit une vision stratégique cohérente, se retrouve entraînée dans une reconfiguration régionale qui la dépasse et l’expose davantage. Ce qui fait la force de cet essai est précisément cette capacité à articuler histoire longue, lecture juridique des traités et analyse des dynamiques contemporaines. Reprendre le traité de Moscou de 1921 pour comprendre 2020–2025 n’est pas qu’un choix rhétorique : c’est une manière de rappeler que, dans le Caucase, rien n’est jamais véritablement « nouveau », et que les rapports de domination, les trocs territoriaux et les logiques d’exclusion se répètent avec une constance tragique.
On pourra certes discuter certaines sévérités de l’auteur ou la part de subjectivité assumée du texte, mais Guerguérian réussit à poser une question essentielle : comment un petit État peut-il survivre dans un environnement où deux puissances régionales structurent leurs intérêts sur son dos depuis un siècle ? L’essai ne propose pas de solution mi racle, mais il ouvre un espace salutaire de lucidité. C’est déjà beaucoup, et c’est l’une des raisons pour lesquelles ce livre mérite d’être lu.
Arménie, Haut-Karabakh. Essai sur une déroute politique, militaire, morale, L’Harmattan,
coll. « Diplomatie et stratégie », 244 p. 28 euros.


Notre éditorial du mois d'Octobre 2026 KAKISTOCRATIE Merci à George Clooney d’avoir remis au goût du jour ce mot « Kakistocratie » qui désigne un pays dirigé par les personnes les moins qualifiées. Certes, pour Clooney, ce terme visait le gouvernement américain dirigé par Donald Trump, mais il apparaît également totalement approprié pour l’Arménie tant nous sommes sidérés par l’amateurisme dont fait preuve dans tous les domaines le gouvernement de Nikol Pachinian.

En couverture "Carnets d'Alep" le reportage exclusif de Tigrane Yegavian. Nous reviendrons aussi sur la situation des otages arméniens détenus à Bakou et sur le voyage de la honte des diplomates en poste en Azerbaidjan en Artsakh. Vous pourrez aussi découvrir un très beau reportage sur l'ascension de l'Ararat réalisée par Vana et Vartan qui fut pour eux un "Baptème de l'arménité".

L’histoire de l’industrie pétrolière de Bakou remonte au milieu du 19e siècle. La découverte du pétrole attira un grand nombre d’Arméniens, parmi lesquels deux figures emblématiques, aux noms russifiés : Yvan Mirzoev qui fora le premier puits de pétrole en 1871 et Alexander Mantashev, industriel, magnat du pétrole et philanthrope.

Il est des livres qui passent sous les radars des rentrées littéraires, échappentaux modes, aux prix et aux conversations convenues, alors même qu’ils portenten eux une véritable nécessité intérieure. Tel est le destin injuste des troisrecueils d’aphorismes que Denis Donikian a publiés l’an dernier:L’intime,l’infime, l’infini, AnapatetÊtre ou ne pas naître. Trois livres qui composent moinsune trilogie qu’une longue méditation sur la condition humaine.

Du 12 au 19 juillet 2026, Erevan a vibré au rythme de la XXIIIe édition du Golden Apricot Yerevan International Film Festival (GAIFF / Vozké Dziran). Fondé en 2004, l’événement s’est imposé au fil de plus de deux décennies comme un rendez-vous cinématographique de premier plan dans le Caucase et sur la scène internationale. Le point d'orgue a été, sans conteste, la présence de Simon Abkarian et Sev Ohanian.



