L’œuvre-vie de Raffy Sarkissian

par Mesrob KERVADZIAN

Raffy Sarkissian est un artiste reconnu de la communauté arménienne, passé par les Beaux-Arts de Beyrouth puis de Paris, élève de Cé sar, dont les œuvres en bronze aux atours d’histoire et de culture arménienne ont retenu très tôt l’intérêt des collectionneurs. Rencontre avec un artiste passeur de mémoire. 

Pénétrer dans l’atelier de Raffy Sarkissian plonge le visiteur dans une bulle arménienne spatio-temporelle. Ses œuvres en bronze, en pâte à papier, ses dessins, voire une tapisserie, tout respire « son » Arménie : ici des maisons de villages arméniens d’Anatolie, là des vartabeds [Ndlr : archimandrites], des kamantchas, mais aussi mille variations autour de l’alphabet arménien, hommage explicite à Machtots. Dissipons tout suspens, l’artiste, dont toute l’œuvre est figurative, revendique haut et fort ce parti pris esthétique, et semble rejeter non sans quelque véhémence ce qui a trait à l’abstraction. Quand on le questionne sur ce chemin à rebours de la majorité des artistes de la scène contemporaine, les phrases fusent, avec le tranchant de celui qui sait du haut d’une longue expérience et profonde connaissance de l’histoire de l’art. Quel que soit le médium utilisé par l’artiste, ce qui frappe c’est la nécessité immanente de vivifier la mémoire. 

“ Si je me suis tourné vers mes origines, explique Raffy Sarkissian, c’est pour créer une œuvre originale, chercher l’authenticité, la liberté et l’auto-connaissance. ” Le sculpteur affirme que ses œuvres “ sont ma patrie et mon identité ; j’ai en tête un pays rêvé à travers les récits de mes parents. Grâce à l’art j’ai l’occasion de construire mon identité nationale, comme un moyen de surmonter mon déracinement. ” 

Issu d’une famille originaire de Kharpet, Raffy Sarkissian est né et a grandi au Liban. Son évocation du pays du Cèdre qui ravive les souvenirs d’enfance, et par procuration celle de ses parents à Kharpet, est baignée de langueur orientale dans la réminiscence de la saveur des fruits, comme ces pommes au goût inimitable, perdu à jamais, dont le souvenir trouve trace dans son travail. Et c’est la vision propre à l’artiste qui lui permet de donner corps à ces souvenirs, apparemment épars, réunissant en un même bronze la pomme et Kharpet, dans une œuvre aussi évocatrice et puissante que symbolique. Raffy Sarkissian ne louvoie pas sur ses intentions ni sur sa vision de l’artiste : “ L’homme sans passé n’a pas d’avenir ; la culture arménienne est dans mon ADN et c’est un sentiment qui ne m’a jamais quitté ”. C’est là qu’il faut chercher la source de cette œuvre qui s’inscrit comme un manifeste autant personnel qu’intellectuel : “ Je ne peux séparer ma création de ma vie et de mon histoire dont le point d’ancrage est la liberté d’expression. Rien ne serait pire que l’autocensure qui conduirait à une production stérile ”. L’expérience acquise par le sculpteur tout au cours de sa carrière l’a conduit à des réflexions sur le sens de l’art qui résonnent avec le sens donné à son propre travail. “ Beaucoup d’artistes font leur art mais très peu le vivent réellement ; le but n’est pas de reproduire le réel mais de rendre la représentation elle-même réelle ”.

 La liberté refuse de se taire
Du manifeste à la pensée politique il n’y a qu’un pas que Sarkissian franchit allègrement : “ Je me sens bloqué dans des visions colonialistes, je sens qu’on veut me détourner de tout ce qui fait ma culture, or la liberté est un mot qui refuse de se taire. ” Raffy Sarkissian se vit comme un déraciné, tant du Liban que de l’Arménie de ses parents. Il témoigne de la difficulté d’éprouver de l’émotion dans une langue qui n’est pas la sienne. C’est aussi une des raisons qui le conduisent à revenir à ses traces, à ces origines sinon fantasmées du moins magnifiées, à la figure de sa mère, à son enfance, ses racines et à sa langue maternelle. Il pense être parvenu à trouver la juste distance entre l’aboutissement de la recherche pour son travail et ses origines. Cette hantise de l’autocensure menaçante, l’artiste fait tout pour l’éloigner et témoigner ; témoigner des fragments d’Anatolie qu’il détient : “ L’Anatolie est une terre étrange où les cris ne s’éteignent jamais ”. Prisonnier d’une mémoire traumatique mais décidé à la confronter pour éclairer les générations présentes et futures, il affirme que le présent des Arméniens est hanté par leur passé et que les fantômes de ce passé ne les ont jamais quittés. 
Sarkissian est un artiste qui revendique son arménité dans chacune de ses œuvres. Ainsi dans un travail récent en lien avec le musée de La Poste, ses travaux en pâte de papier, à l’instar de bas-reliefs, reprennent des caractéristiques postales (enveloppes, timbres, cachet de La Poste) mais il les enrichit de son bréviaire d’Arménie : enfilade de maisons arméniennes de Kharpet, timbre à l’effigie d’Antranik, etc. “ Être arménien, ça ne se démode pas ! Le cacher n’est plus à l’ordre du jour. Dans ma création, c’est cette identité que je cherche et parfois affirme ”. C’est en ressassant les souvenirs recueillis auprès de ses parents que le sculpteur peut s’échapper à lui-même et se déplacer dans le temps et l’espace pour trouver “ l’art à l’intérieur de leurs récits, en entendant leurs voix de migrants et leurs chants de l’exil ”. 

Et si finalement, l’œuvre-vie de Raffy Sarkissian n’était qu’une dette perpétuelle envers les siens et leur histoire ? 

Raffy Sarkissian - Atelier : 145, rue Saint-Charles – Paris 15e

par Harout Mardirossian • 2 octobre 2026
Notre éditorial du mois d'Octobre 2026 KAKISTOCRATIE Merci à George Clooney d’avoir remis au goût du jour ce mot « Kakistocratie » qui désigne un pays dirigé par les personnes les moins qualifiées. Certes, pour Clooney, ce terme visait le gouvernement américain dirigé par Donald Trump, mais il apparaît également totalement approprié pour l’Arménie tant nous sommes sidérés par l’amateurisme dont fait preuve dans tous les domaines le gouvernement de Nikol Pachinian.
par La rédaction • 2 octobre 2026
En couverture "Carnets d'Alep" le reportage exclusif de Tigrane Yegavian. Nous reviendrons aussi sur la situation des otages arméniens détenus à Bakou et sur le voyage de la honte des diplomates en poste en Azerbaidjan en Artsakh. Vous pourrez aussi découvrir un très beau reportage sur l'ascension de l'Ararat réalisée par Vana et Vartan qui fut pour eux un "Baptème de l'arménité".
par Marie-Anne THIL • 20 septembre 2026
L’histoire de l’industrie pétrolière de Bakou remonte au milieu du 19e siècle. La découverte du pétrole attira un grand nombre d’Arméniens, parmi lesquels deux figures emblématiques, aux noms russifiés : Yvan Mirzoev qui fora le premier puits de pétrole en 1871 et Alexander Mantashev, industriel, magnat du pétrole et philanthrope.
par par Ch. M • 20 septembre 2026
De Alicante à Hangzhou, Asilva Rogue fascine les esprits et bouleverse les codes de l’art abstrait.
par Tigrane YEGAVIAN • 20 septembre 2026
Il est des livres qui passent sous les radars des rentrées littéraires, échappentaux modes, aux prix et aux conversations convenues, alors même qu’ils portenten eux une véritable nécessité intérieure. Tel est le destin injuste des troisrecueils d’aphorismes que Denis Donikian a publiés l’an dernier:L’intime,l’infime, l’infini, AnapatetÊtre ou ne pas naître. Trois livres qui composent moinsune trilogie qu’une longue méditation sur la condition humaine.
par Hovagim YERGANIAN • 20 septembre 2026
Au Centre national de la Mémoire arménienne (CNMA), la première présentation de la bande dessinée consacrée au témoin allemand du Génocide des Arméniens a rappelé combien le courage d’un homme continue, plus d’un siècle après les faits, d’éclairer notre rapport à la mémoire et à sa transmission. 
par Almasd LELOIRE KERACKIAN • 20 septembre 2026
Du 12 au 19 juillet 2026, Erevan a vibré au rythme de la XXIIIe édition du Golden Apricot Yerevan International Film Festival (GAIFF / Vozké Dziran). Fondé en 2004, l’événement s’est imposé au fil de plus de deux décennies comme un rendez-vous cinématographique de premier plan dans le Caucase et sur la scène internationale. Le point d'orgue a été, sans conteste, la présence de Simon Abkarian et Sev Ohanian.
par Marie SOGHOMONIAN • 20 septembre 2026
À Bruxelles, la Fondation Boghossian présente Shape of absence , une exposition consacrée au photographe syro-arménien Hraïr Sarkissian. À travers son travail sur la Syrie, le patrimoine disparu et la mémoire, l’artiste interroge ce qui reste lorsque les objets et les lieux n’existent plus.
par Anne-Marie MOURADIAN • 20 septembre 2026
Grand reporter au quotidien belge, La Libre , Christophe Lamfalussy s’est trouvé au cœur de conflits armés majeurs, notamment au Kosovo, en Bosnie, Afghanistan, Irak, Syrie et au Haut-Karabagh.
par Rouben KOULAKSEZIAN • 20 septembre 2026
À plus de 13 000 kilomètres des terres arméniennes, Sydney est devenue le terreau d’une communauté arménienne récente et moderne, qui mérite le voyage.