“J’ai tué un homme, mais je ne suis pas un meurtrier”

par Henri PAPAZIAN

Présenté par AYP FM au Pôle culturel d’Alfortville, le ProcèsTehlirian est une pièce de théâtre proposée par la jeune compagnie Attr’act, conduite par Raphaëlle Bedoian. Il s’agit d’une adaptation libre des minutes du procès qui s’est tenu les 2 et 3 juin 1921 à Berlin. Un moment fort de notre Histoire qui a tenu en émoi les Arméniens jusqu’au soulagement du verdict. 

15 mars 1921 : il déambule d’un pas lent dans la Hardenbergstrasse du quartier Charlottenberg à Berlin, le torse bombé, l’allure suffisante de l’homme satisfait et conscient de sa notoriété. Un jeune homme, qui l’a dépassé et qui revient à sa rencontre, l’abat d’une balle en pleine tête. Le premier se nomme Talaat. Il est l’ex-ministre de l’Intérieur de la Turquie et le principal et impitoyable organisateur, en 1915, du Génocide des Arméniens.
Le second est Soghomon Tehlirian, bien connu des Arméniens pour avoir été chargé, dans le cadre de « l’opération Némésis », de l’exécution du bourreau du peuple arménien. 
Il est interpellé et présenté devant un tribunal allemand.

Le procès Tehlirian

Le Pôle culturel d’Alfortville, quasi comble d’une assistance qui retient son souffle, vibre des débats de ce procès et l’émotion saisissant les spectateurs est palpable. Un public pourtant averti, encore sous le choc des témoignages, saisi par l’interprétation des acteurs, pourtant tous non-Arméniens, totalement habités par leurs personnages, et décrivant les horreurs endurées par les victimes des massacres. Les morceaux choisis des plaidoiries du procureur et de l’avocat ont minutieusement mis en valeur l’essentiel de leur argumentation, ainsi que celle des quelques témoins présentés à la barre. 
Mais la double personnalité de Tehlirian, qui a longtemps intrigué dans la salle d’audience, a été subtilement maintenue tout au long de la pièce, pour enfin se découvrir brutalement après le verdict. Après le jeune étudiant chétif, maladif et tourmenté qu’il a bien voulu laisser paraître lors de son procès, c’est le combattant engagé dans « L’opération Némésis » qui se révèle brutalement tout à coup. Un militant assumant sans regret son acte, et affirmant sans hésitation “ qu’il le referait si c’était à refaire ”. Reprenant de vive voix, en français et en voix off en arménien, les propos suivants qu’on prête à Soghomon Tehlirian : “ Je remercie les représentants du peuple arménien qui ont pris la décision d’exécuter les responsables du Génocide, pourtant jugés et condamnés à mort par contumace en Turquie. Je les remercie d’avoir, en septembre 1919, lors du congrès du parti Dachnak à Erevan, imaginé et conçu « L’opération Némésis ». Je les remercie de m’avoir inclus dans le commando chargé de la traque sur trois continents des bourreaux de mon peuple. Et enfin je les remercie de m’avoir confié la tâche d’exécuter Talaat, l’ordonnateur principal du martyr des Arméniens. ”
On découvrira alors que l’exécution de Talaat, ainsi que celle d’autres responsables du Génocide qui avaient fui à l’étranger, a été minutieusement organisée dans le cadre de ce qu’on a appelé « L’opération Némésis ».

 « L’opération Némésis » est lancée
Conçue et imaginée en novembre 1919, lors d’une réunion secrète tenue à huis clos par le parti Dachnak, alors en charge du gouvernement de la brève République Indépendante de 1918, cette opération clandestine, véritable chasse à l’homme, s’est donnée pour mission de traquer les bourreaux du peuple arménien.
Il a été confié à quelques-uns de ses dirigeants, dont Armen Garo et Shahan Natali, le soin de constituer un réseau clandestin, comprenant les responsables de la logistique, des renseignements, du financement, de l’infiltration des milieux turcs en exil, et des hommes chargés de l’exécution. Il s’agit alors de traquer ces criminels en fuite dans différentes capitales européennes, à une époque où les déplacements et les communications ne permettent pas d’avoir recours aux moyens disponibles aujourd’hui : pas d’avions, pas de téléphone, pas d’internet, pas de réseau bancaire. « L’opération Némésis » est lancée. C’est encore à ce jour, la plus extraordinaire chasse à l’homme menée sur trois continents, et elle marque un des premiers moments forts du combat pour la Cause arménienne. On doit ce grand moment de justice à la volonté, à l’opiniâtreté, au courage déployé par ces hommes et ces femmes qui ne pouvaient se contenter d’entériner le massacre de tout un peuple sans en sanctionner les auteurs. L’action de ce commando de justiciers aboutira à l’exécution de Talaat à Berlin, de Saïd Halim à Rome, Behaedin Chakir et Djemal Azmi, à Berlin, Djivanshir à Constantinople, et Djemal Pacha à Tiflis. Seul Enver, le dernier homme du sinistre triumvirat turc, aura échappé aux justiciers de l’opération Némésis. Mais il sera rattrapé plus tard en Ouzbékistan, alors qu’il menait campagne contre les bolchéviques. Et pour comble, le responsable de l’unité russe qui l’a abattu est un officier arménien. 
Mais si « L’opération Némésis », est longtemps restée confidentielle, c’est sans doute pour ne pas mettre en danger les membres actifs encore en vie de ce commando des justiciers du Génocide, alors qu’il s’agit là d’une épopée exceptionnelle de l’histoire récente du peuple arménien. Elle a été révélée au grand public par la parution de l’excellent livre de Jacques Derogy, paru en 1986 et titré Opération Némésis, les vengeurs arméniens, qui pour le rédiger a eu accès aux archives du parti Dachnak.

Mai 1918 : un Etat à construire de toutes pièces
Rappelons que nous sommes au lendemain de la proclamation de la première République arménienne de 1918, cette éphémère république qui a survécu à peine deux ans et demi, et qui a succombé à l’étau mis en place par la collusion turco-bolchévique. Elle est née dans des conditions apocalyptiques, dans le chaos des lendemains de la guerre, les épidémies, la famine et sur les débris du peuple arménien, des rescapés du Génocide réfugiés en Arménie. Sans oublier l’armée turque aux portes d’Erevan, les conflits armés avec les Azéris, déjà, les divergences aux frontières nord avec la Géorgie, et en interne, l’agitation animée par les bolchéviques minant l’action du gouvernement Dachnak. Un gouvernement chargé de jeter les bases d’un État à concevoir de toutes pièces. Tout est à construire et à inventer puisqu’il n’y a pas de structure d’Etat sur laquelle s’appuyer pour prolonger son action. Car il n’y a pas d’État. Il faut créer des structures et mettre en place les institutions fondamentales et indispensables là où il n’y a rien. Pas de ministères, pas d’hôpitaux, pas d’écoles, ni d’universités, pas d’administration, pas d’armée régulière de défense, pas d’institution judiciaire, de police. Bref une feuille blanche à partir de laquelle il faut imaginer, organiser et prendre en charge le destin de ce peuple courageux et résilient et le mettre sur la voie de l’élaboration d’un Etat-nation. 
C’est dans ce contexte, et malgré l’épouvantable désordre ambiant, la multiplicité, l’urgence, et la lourdeur des taches lui incombant, que le pouvoir en place s’impose d’inclure dans son programme ce qu’il considère comme une impérieuse nécessité morale : celle de rendre justice au peuple arménien en punissant les responsables du Génocide. Et il a fallu qu’un jeune Arménien, Soghomon Tehlirian, abatte d’une balle dans la tête Talaat Pacha, l’organisateur principal du Génocide et le bourreau de notre peuple pour que ce procès, le premier, mette la Turquie en accusation de génocide perpétré à l’encontre du peuple arménien. 
L’excellente pièce présentée par la Compagnie Attr’act nous le rappelle très opportunément. 

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