L'Espagne, miroir de la condition arménienne

par Tigrane YEGAVIAN

Publié au début des années 1930 en feuilleton dans les colonnes de Hayrenik de Boston, Spania (1) est un récit de voyage en prose poétique consacré à l’Espagne, mais qui dépasse largement le cadre du carnet de voyage. Zarian n’y décrit pas seulement un pays mais le fait dialoguer avec l’âme arménienne en évoquant avec érudition une civilisation à travers ses paysages, ses villes, ses rites, son art et ses gestes populaires.

S’il avait écrit en français, son nom figurerait sans doute dans le catalogue de la Pléiade. Mais l’arménien, langue de son âme et de son sang, aura confiné son œuvre à une reconnaissance plus confidentielle, malgré son aspiration constante à la transcendance. Kostan Zarian (1885–1969) fut l’une des grandes figures de la littérature arménienne du XXᵉ siècle et l’un de ses esprits les plus ouvertement universalistes. Poète, romancier, essayiste et penseur, formé en France et en Belgique, il a vécu entre l’Arménie, l’Italie, la France et les États-Unis, incarnant une écriture diasporique avant la lettre. Nourri de philosophie, de mythes, de christianisme et d’esthétique européenne, Zarian a cherché toute sa vie à réconcilier l’âme arménienne avec l’universel, pensant la nation moins comme un fait politique que comme une expérience spirituelle et culturelle. Son œuvre, marquée par une prose poétique dense et méditative (Spania, Le Passant et son chemin, Le Bateau sur la montagne), interroge la mémoire, l’exil, la foi et la création, faisant de lui un écrivain-pont entre l’Arménie et le monde.
 
Un dialogue amoureux arméno-espagnol
Avec Spania, Kostan Zarian ne livre ni un simple récit de voyage ni un tableau pittoresque de l’Espagne des années 1930. Il compose une œuvre de transfiguration : l’Espagne y devient un espace mythique, spirituel et esthétique, un territoire intérieur où se reconnaît, par échos successifs, l’âme arménienne en quête d’absolu. Écrit au milieu des années 1930 dans une prose poétique d’une rare densité, le livre s’inscrit pleinement dans l’ambition « zarianienne » de penser la condition arménienne à travers le détour de l’universel.
Zarian ne regarde jamais un pays comme un touriste. Il le contemple comme un métaphysicien et un esthète. L’Espagne qu’il traverse est moins géographique que symbolique : une Espagne de cathédrales et d’arènes, de pierre et de sang, d’ombre et de lumière, où se mêlent christianisme mystique, paganisme archaïque et ferveur tragique. À ses yeux, ce pays incarne une civilisation ayant accepté la violence de l’histoire sans renoncer à la grandeur spirituelle — une tension qui lui rappelle celle de l’Arménie.
Ce qui le fascine, c’est la capacité espagnole à transformer la souffrance en forme, la mort en art, la foi en architecture, le sacrifice en rituel. Processions religieuses, tauromachie, visages sculptés par le soleil et le temps : tout lui parle d’un peuple qui assume le tragique comme vérité existentielle. Il y reconnaît une parenté profonde avec le destin arménien : celui d’un peuple ancien, blessé mais debout, dont la mémoire est inscrite autant dans la pierre que dans le sang.
La comparaison entre l’âme arménienne et l’âme espagnole n’est jamais plaquée. Elle surgit par analogie sensible. Comme l’Arménie, l’Espagne est une terre de frontières — entre Orient et Occident, entre mysticisme et rationalité, entre ascèse et exaltation. Toutes deux portent une histoire de conquêtes, de défaites et de renaissances inachevées. Toutes deux ont produit des formes artistiques où la douleur est sublimée : l’église romane arménienne répond à la cathédrale espagnole ; la miniature médiévale dialogue avec El Greco ; le chant liturgique arménien trouve un écho dans la ferveur andalouse.
Écrivain d’une immense érudition, Zarian conçoit l’art comme une voie de connaissance. Rien n’est décoratif : chaque monument, chaque visage, chaque paysage, devient un signe à interpréter, comme si le monde était un texte sacré. L’Espagne apparaît alors comme un monde pluriel, composé de centres multiples — Madrid, Barcelone, mais aussi des villes de province érigées en capitales spirituelles — à l’opposé de l’unité abstraite et de l’épuisement intérieur des grandes métropoles européennes modernes.
La grandeur d’un peuple, selon Zarian, réside dans sa capacité à habiter ses formes : la danse, la musique, le vin, l’architecture, la fête, mais aussi les rituels tragiques comme la corrida, à laquelle il consacre des pages saisissantes. Il la lit comme une liturgie symbolique, où s’affrontent la bête et l’esprit, la force brute et la conscience, la mort et la beauté. Ce rite devient l’emblème d’une civilisation capable de donner forme à la violence, de la transformer en sens et en élévation.
Ainsi, le voyage est aussi une expérience intérieure. L’Espagne agit comme un miroir dans lequel Zarian interroge la condition de l’exilé, la perte de profondeur spirituelle de l’Europe moderne et, en creux, le destin du peuple arménien. Sans jamais le nommer directement, Spania pose une question centrale : comment une nation peut-elle survivre et se renouveler sans se réduire à la politique, au folklore ou à la plainte ? La réponse de Zarian est résolument culturelle et spirituelle : une nation vit tant qu’elle conserve une hauteur intérieure, une capacité à transformer la matière du monde — le sol, le corps, le sang, la mémoire — en formes porteuses de sens. L’Espagne devient de la sorte un laboratoire de l’universel, une civilisation encore vivante parce que son esprit demeure en mouvement.

 Pourquoi le Malraux arménien ?
Le rapprochement avec André Malraux ne tient pas à une influence directe, mais à une même figure d’écrivain « à mission », pour qui la littérature est une expérience existentielle et un acte de civilisation. Comme Malraux, Zarian se met en scène en intellectuel en mouvement, traversant langues, exils et appartenances. Tous deux cherchent une forme d’universel enraciné. Mais là où Malraux privilégie l’action, la fraternité révolutionnaire et l’engagement, Zarian choisit la contemplation, la mémoire longue et la profondeur des civilisations. Il s’intéresse moins aux idéologies qu’aux âmes.
Sa singularité tient à cette conception de la nation comme expérience spirituelle et esthétique. Une nation existe par sa capacité à produire du sens, du beau et du sacré. L’Espagne, malgré ses divisions, lui apparaît comme un modèle de cette intensité culturelle et symbolique. En la contemplant, Zarian interroge implicitement l’avenir de l’Arménie : comment un peuple meurtri peut-il rester créateur ? Comment transformer la blessure en œuvre ?
Spania est aussi traversé par une conscience aiguë de l’histoire. Zarian pressent, dans cette Espagne ardente, les fractures à venir et la violence politique latente. Comme chez Malraux dans L’Espoir, l’Espagne apparaît comme un laboratoire tragique du XXᵉ siècle. Le livre devient alors un jeu de miroirs : en parlant de l’Espagne, Zarian parle aussi de l’Europe, de la Méditerranée et de la condition humaine face au tragique.
Malraux répond à la question de ce qui résiste à l’écrasement par la fraternité et l’art ; Zarian, lui, s’interroge sur la manière dont une nation dispersée peut se recomposer sans se provincialiser. Sa réponse est celle d’une culture élevée, d’une intériorité fidèle et créatrice. Tous deux partagent une même obsession de la dignité humaine. Si Zarian est souvent qualifié d’« universaliste », c’est parce qu’il refuse de réduire l’Arménie à la plainte ou au traumatisme : il la pense comme civilisation et comme paysage intérieur, au sens presque mystique.
Spania est ainsi moins un livre sur l’Espagne qu’un essai poétique sur la civilisation, le tragique et la dignité humaine, écrit à la veille de la guerre civile et des grandes catastrophes européennes, et porté par l’ambition de penser l’universel à partir d’une expérience singulière. 

(1) Kostan Zarian, Spania, des terres et des dieux, traduit de l’arménien par Achod Papasian, éditions Thaddée, 342 pages, 25 euros. 


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