Un voyage entre espérance et realpolitik

Par Tigrane YEGAVIAN

En se rendant en Turquie puis au Liban, le pape Léon XIV a choisi deux terrains hautement symboliques où se croisent diplomatie contrainte, mémoire blessée et avenir incertain des chrétiens d’Orient. Cette visite, attendue mais calibrée, révèle plus que jamais les tensions internes à la diplomatie vaticane : prudente avec Ankara, plus libre à Beyrouth, toujours soucieuse d’exister sans provoquer. Si elle offre des gestes d’espérance, elle dévoile aussi les angles morts d’une stratégie qui peine à répondre aux attentes arméniennes. 

La visite du pape Léon XIV en Turquie puis au Liban s’annonçait comme l’un des moments diplomatiques les plus importants du début de son pontificat. Elle l’a confirmé. En quatre jours, du 27 novembre au 2 décembre 2025, le souverain pontife a parcouru deux paysages politiques très différents, deux sociétés marquées par des fractures profondes, mais aussi deux espaces où le Saint-Siège cherche depuis longtemps à maintenir des canaux ouverts. Si l’on y regarde de près, ce déplacement offre à la fois des gestes de continuité, des signaux nouveaux et des interrogations persistantes sur la capacité réelle du Vatican à peser sur les évolutions régionales.

En Turquie : prudence diplomatique et gestes symboliques

La première étape, à Ankara puis Istanbul, a été celle de la retenue. Le Vatican savait qu’il entrait sur un terrain délicat comme le rappellent les relations crispées entre l’État turc et les minorités religieuses et un contexte géopolitique délétère. Rencontrant le président R. T. Erdogan, Léon XIV a rappelé que “ la dignité humaine ne se divise pas ”, insistant sur la nécessité de protéger toutes les religions. Un message formulé avec tact, sans admonestation publique. Outre la très protocolaire visite au mausolée d’Atatürk, responsable du parachèvement du Génocide arménien en Cilicie, à Smyrne et en Arménie orientale, l’autre moment clef a été la visite au Diyanet, présidence des affaires religieuses, où le Pape a réaffirmé que l’islam et le christianisme devaient “ conjurer ensemble les récits identitaires qui nourrissent la peur mutuelle ”. Une déclaration forte dans un pays où le discours religieux est intimement lié au politique. Mais c’est surtout la rencontre avec le patriarche œcuménique Bartholomée 1er, étape moins commentée politiquement, qui a constitué le cœur spirituel de la visite. Les deux hommes ont évoqué la synodalité, l’unité des chrétiens et la protection des minorités. C’est ici que le Pape a retrouvé la liberté de ton qu’il n’avait pas lors de ses rencontres officielles. La Turquie, devenue plateforme migratoire majeure, a servi de cadre à un appel renouvelé à la solidarité internationale. Un message que le Vatican assume comme universel, mais qui touche directement l’Europe. Ici, le Saint-Siège n’a pas cherché l’affrontement, conscient que la Turquie reste un acteur incontournable. Léon XIV a privilégié un langage de coopération plutôt que de dénonciation. Mais cette prudence laisse des angles morts : absence de mention explicite des expropriations de biens religieux, des tensions avec les Assyro-Chaldéens, emprisonnement de pasteurs évangélistes ou des tensions autour de Sainte-Sophie. Une diplomatie du “pas de côté”, qui vise à préserver la relation sans brusquer Ankara. 

Absence totale de référence à la Question arménienne

Tout au long de son déplacement, le souverain pontife n’aura pas abordé avec ses interlocuteurs arméniens des sujets aussi brûlants que le nettoyage ethnique de l’Artsakh ou encore le négationnisme. La visite du Pape célébrant la messe à Istanbul avait certes une valeur symbolique. Mais elle fut presque étouffée par la prudence diplomatique. Tout au plus le Saint Père a salué le “ courage ” des Arméniens devant le patriarche Sahak à Istanbul, faisant entendre plusieurs choses à la fois. D’abord, un hommage à la survie historique, sans prononcer le mot qui fâche. Cette phrase peut être interprétée également comme une reconnaissance de la vulnérabilité actuelle de la communauté. Le Pape sait qu’être arménien, chrétien et citoyen de Turquie aujourd’hui suppose une forme de courage silencieux : maintenir des écoles, des journaux, des paroisses, une mémoire, sans franchir les lignes rouges du pouvoir. En parlant de courage, il invite la communauté à ne pas renoncer, à ne pas céder totalement à la tentation de l’exil ou au repli intérieur. C’est une forme de bénédiction adressée à une présence chrétienne jugée précieuse dans un pays redevenu central dans les équilibres régionaux. 

Au Liban, un souffle pastoral et politique plus libre

La deuxième étape a offert un contraste saisissant. Au Liban, Léon XIV est arrivé en hôte attendu avec impatience. La société libanaise, brisée par la crise financière et institutionnelle, espérait un message d’encouragement — et peut-être une clarification sur l’avenir des chrétiens d’Orient. Plusieurs temps forts ont marqué ce déplacement au pays du Cèdre. D’abord, le discours à l’aéroport : “ Liban n’est pas condamné ”. En quelques mots, le Pape a voulu redonner souffle à un pays cyniquement présenté comme condamné à l’effondrement. Ensuite, la rencontre interreligieuse, moment structurant du voyage, où il a rencontré des responsables sunnites, chiites, druzes et chrétiens. Il a réaffirmé que le Liban représente “ une idée, non un arrangement communautaire ” — message relevant autant de la théologie politique que du pragmatisme diplomatique. Se rendant sur les lieux de l’explosion du port de Beyrouth, Léon a fait un geste fort, qui a replacé au centre du voyage les victimes de l’explosion de 2020 et de l’effondrement socio-économique du Liban. Le Pape a dénoncé une “ politique devenue indifférente à la souffrance ”. Une parole sans détour. En bord de mer, devant des centaines de milliers de fidèles, Léon XIV a célébré la messe, appelant les jeunes Libanais à “ ne pas céder à la tentation de l’exil ”, un thème récurrent mais difficile à traduire dans la réalité tant que les conditions économiques restent catastrophiques. La rencontre avec les patriarches des Églises d’Orient a été l’occasion de mettre en lumière la diversité des Églises catholiques orientales — maronite, melkite, syriaque, chaldéenne, arménienne — et leur rôle stabilisateur. Le Pape a insisté sur la nécessité d’obtenir enfin un président de consensus et de restaurer l’autorité de l’État. Au Liban, il a retrouvé une marge de manœuvre qu’il n’avait pas en Turquie. Sa parole s’est faite plus frontale : dénonciation de la corruption, critique du clientélisme, appel au renouveau civique. Pourtant, malgré l’immense mobilisation populaire, aucun engagement concret n’a émergé des autorités libanaises à l’issue du voyage. Léon XIV a par ailleurs, à juste titre, replacé le sort des chrétiens d’Orient au centre de l’agenda international. Il a également su offrir un message de stabilité et d’unité au Liban, indispensable alors que le pays sombre dans le désespoir. Et réaffirmer la communion avec les Églises orientales, surtout l’Église orthodoxe fracturée par le schisme russo-ukrainien et l’instrumentalisation par Moscou du fait religieux. Mais le Saint-Siège peut-il encore se permettre de rester silencieux sur l’injustice subie par le peuple arménien ? Après l’exode forcé de l’Artsakh, le silence n’est plus neutre : il pèse. Léon XIV maintient toujours en poste deux figures clés de la curie connues pour leur proximité avec le régime azerbaïdjanais : le Britannique Paul Richard Gallagher, secrétaire pour les relations avec les Etats de la secrétairerie d’Etat depuis 2014, lequel avait ordonné évêque le futur primat du diocèse catholique d’Azerbaïdjan, Vladimir Fekete, en 2018, et le cardinal Claudio Gugerotti, préfet de la Congrégation pour les Eglises orientales, ancien nonce en Géorgie, Arménie et Azerbaïdjan (2001-2011), ancien préfet du Dicastère pour les Églises orientales. Ses prises de parole publiques ont parfois été interprétées comme une volonté d’éviter toute condamnation sévère de Bakou, que ce soit après la guerre de 2020 ou le nettoyage ethnique de 2023. Pourquoi sont-ils toujours à leur poste ? Derrière cette interrogation se profile un enjeu plus large : celui de la cohérence entre la parole morale de Rome et sa pratique diplomatique. Le Saint-Siège veut être un acteur impartial, mais il ne peut oublier qu’il est aussi une autorité spirituelle. Et cette autorité perd de sa force lorsqu’elle s’interdit de nommer les blessures. 

par Anne Marie MOURADIAN 10 mai 2026
A l’approche des élections législatives du 7 juin, l’Europe apporte son soutien au Premier ministre arménien, jugeant sa réélection “ essentielle à la paix, à la stabilisation dans la région et au maintien du rapprochement de l'Arménie avec l'Occident ”.
par Varoujan MARDIKIAN 1 mai 2026
Comment les Arméniens rescapés du Génocide ont-ils vécu leur installation à Alfortville ? Quel regard le pays d’accueil a-t-il porté sur leur intégration ? Fruit d’un partenariat entre la MCA d’Alfortville et l’Association ARAM de Marseille, l’exposition organisée à Alfortville par l’historien Sevan Ananian, avec le soutien de la municipalité, revient sur cette période.
par Peniamin HAGI MANOUGIAN 1 mai 2026
Ce 24 Avril marque un double rendez-vous : la ressortie en salles de Sans retour possible (1983), film co-réalisé par Serge Avédikian et Jacques Kébadian, et la publication d'Un mur contre l'oubli, ouvrage conçu par ce dernier à partir de cette matière filmique. À cette occasion, Serge Avédikian revient sur un geste cinématographique né de la nécessité de transmettre et de faire mémoire, dont la portée et les résonances se prolongent encore aujourd'hui.
par Almasd LELOIRE KERACKIAN 1 mai 2026
Des souvenirs familiaux aux tapis rouges des Oscars, il trace un parcours singulier entre héritage, identité et création. À travers ses films, il explore l’intime pour mieux toucher à l’universel et porter une voix encore trop rare à Hollywood. Le film qu’il a coproduit Sinners (Les Pécheurs) avec le réalisateur Ryan Coogler et son épouse Zinzi Coogler a été nommé dans 16 catégories aux Oscars. Sinners a remporté quatre statuettes.
par Harout MARDIROSSIAN 1 mai 2026
On ne le sait pas suffisamment, mais le HOM, les Croix de secours arméniennes, est reconnu comme une organisation non gouvernementale (Ong) qui dispose depuis près de 50 ans du droit à participer plusieurs fois par an aux travaux de l’ONU au sein de plusieurs commissions et conférences. Une présence qui lui a permis de “ porter la voix des femmes arméniennes ” comme l’a confié à France Arménie, Aroussiag Melkonian, la présidente au niveau mondial du HOM.
par Tigrane YEGAVIAN - Photos Melkon AJAMIAN 30 avril 2026
À deux mois du scrutin législatif du 7 juin 2026, rendez-vous électoral crucial pour l'avenir de l'Arménie, la transnation arménienne s'est réunie à Paris les 11 et 12 avril 2026. Organisée à la Maison de la Mutualité, cette conférence de mobilisation de la Diaspora arménienne a bénéficié de la logistique et des réseaux de la FRA Dachnaktsoutioun en Diaspora et s'est donnée pour mission de faire entendre une autre voix, un autre positionnement politique articulé autour de la défense intransigeante de la Cause arménienne. Dans un contexte de crise existentielle sans précédent, cet événement a marqué l'émergence d'un contre-narratif face au discours officiel d'Erevan, une affirmation claire d'une arménité fondée sur la résistance et la dignité — et non sur la résilience passive
par Varoujan MARDIKIAN 30 avril 2026
À un mois et demi des élections et en plein processus de normalisation des relations avec l’Azerbaïdjan et la Turquie, le message du 24-Avril de Nikol Pachinian a torpillé les fondamentaux de la Cause arménienne
par Sacha VAYTET CAZARIAN 30 avril 2026
111 ans après le Génocide des Arméniens, les commémorations ont une nouvelle fois rassemblé largement, mêlant recueillement, engagement et transmission aux nouvelles générations. Preuve en est, la présence exceptionnelle du Premier ministre français Sébastien Lecornu lors de la cérémonie républicaine du 24-Avril
par Tigrane YEGAVIAN 30 avril 2026
Entre crises économiques, tensions géopolitiques et guerres régionales, les Arméniens de Syrie, du Liban et d'Iran ont commémoré le 24-Avril dans des conditions exceptionnellement difficiles. Alors que ces communautés historiques, autrefois poumons de la Diaspora arménienne, luttent pour leur survie, le silence d'Erevan résonne comme un abandon.
par Zmrouthe AUBOZIAN 30 avril 2026
111 ans sont passés depuis le funeste 24-Avril-1915 à Constantinople et 61 ans depuis la première commémoration publique de ce Génocide.